Au Burkina, les putschistes de septembre 2015 ont été condamnés à des peines allant de dix à trente ans de prison. Mais, pour Guy Hervé Kam, avocat des parties civiles, l’ex-président Blaise Compaoré, qui vit en exil à Abidjan, a sa part de responsabilité.

Rfi: Guy Hervé Kam, après le verdict, vous êtes déçu ou satisfait ?

Guy Hervé Kam: Pas du tout déçu. Moi, je suis satisfait, même très satisfait, déjà qu’on ait eu un jugement dans cette affaire, que ce jugement puisse aller jusqu’au bout et aboutir à des condamnations, notamment des principaux responsables de ce coup d’État, alors que tout le monde pensait, en tout cas beaucoup de gens pensaient que ce n’était pas possible. D’autres en appelaient à une justice transitionnelle, à une réconciliation nationale sans justice. Et finalement, ce jugement montre que tout ce beau monde avait tort et que la seule voie était d’aller courageusement à ce procès. Et c’est déjà un très grand motif de satisfaction.

Concernant l’ex-numéro deux du régime de Blaise de Compaoré, le général Gilbert Diendéré, le parquet avait réclamé la prison à vie. Il est finalement condamné à 20 ans de prison pour « attentat à la sûreté de l’État » et pour « meurtres »…

Oui, première chose, cela montre que la justice a fonctionné, que les temps ont changé, et que désormais il n’y a plus d’homme fort au Burkina Faso qui puisse échapper à la justice. Deuxième chose, s’agissant de la condamnation, ça montre aussi que ce n’était pas une chasse aux sorcières, car si la justice était aux ordres comme au temps de Blaise Compaoré, nul doute que Gilbert Diendéré aurait eu la perpétuité.

Son avocat Mathieu Somé affirme : «les éléments constitutifs des infractions n’ont pas été établis»…

C’est toute la déception dans cette affaire, le général Diendéré a toujours clamé son innocence malgré le fait que toutes les preuves étaient contre lui. Malgré le fait que des témoins importants, comme le directeur général de la police nationale, à l’époque des faits, l’ait mis en cause avec des faits précis et détaillés, que le chef d’État-major général des armées à l’époque ait révélé tout ce qui s’est passé, toute sa mainmise sur le RSP [Régiment de sécurité présidentielle], que la plupart de ses coaccusés ont dit avoir reçu des ordres, malgré le fait qu’il s’est avéré que le communiqué du coup d’État était rédigé le 14, soit avant le 16, le général Diendéré est dans le déni. Que son avocat le suive, c’est tout à fait normal. Mais nous, nous disons : personne n’avait besoin de l’aveu du général Diendéré, les faits l’accablent et c’est totalement suffisant.

Autre accusé à une lourde peine, l’adjudant-chef Éloi Badiel, 19 ans de prison. Était-il vraiment le chef des opérations du putsch ?

Les faits l’ont révélé à la barre, c’était donc le véritable le maître d’hommes du coup d’État. C’est lui qui a organisé et dirigé les opérations d’arrestations du gouvernement. C’est lui qui a composé les équipes. Oui, il était au cœur de ce complot-là.

Et l’adjudant-chef Nébie, alias « Rambo », lui a été condamné à 17 ans de prison. Est-ce justifié à vos yeux ou pas ?

Totalement justifié. Parce que ce procès a fait aussi une révélation, que c’était ces sous-officiers-là qui commandaient au RSP. C’est eux qui dirigeaient. C’est eux qui, avec le général Diendéré, ont planifié le coup d’État et qui l’ont mis à exécution.

Justement, est-ce que ces adjudants-chefs n’ont pas donné l’impulsion du putsch, est-ce que le général Diendéré n’est pas monté dans le train alors qu’il était déjà en marche ?

Justement, c’est ce que le général Diendéré a toujours soutenu. Malheureusement, pour lui, les faits ont démontré totalement le contraire. Les écoutes téléphoniques ont révélé qu’il était en contact étroit avec ces éléments-là, avant le coup d’État, et de façon intensive le jour du coup d’État. Donc tout porte à croire qu’il était l’homme qui a conçu ce coup d’État, et que ces sous-officiers n’étaient que les bras exécutant. Maintenant, ces sous-officiers avaient aussi leur réseau au sein du Régiment de sécurité présidentielle. Donc c’est vraiment un tandem entre le général et ses hommes. Ce que le chef de corps du RSP lui-même a reconnu, qu’il n’avait aucun commandement sur ces hommes-là et que finalement, ces hommes-là ne répondaient que du général Diendéré.

Et qui a été la tête pensante de tout cela, est-ce Traoré Abdoul Karim André (à la tête du Conseil national pour la démocratie, organe mis en place par les putschistes-CDP), qui est en fuite et qui a été condamné à 30 ans de prison par contumace ?

Ce que les faits ont aussi révélé, c’est qu’au fond le coup d’État a bien été planifié entre une aile politique parmi laquelle on peut avoir bien entendu Abdoul Karim, mais aussi les hommes politiques du CDP qui ont été condamnés, et une aile militaire, le RSP et ses hommes. Abdoul Karim Traoré qui a été condamné, lui, est un vrai proche du général Diendéré. Et je pense que c’était plutôt en fait l’aile intellectuelle du coup d’État qui a travaillé à rédiger les déclarations pour faire passer le coup d’État.

Et 30 ans de prison pour Fatoumata Diendéré, l’épouse du général. Elle est également en fuite. Est-ce que c’est justifié ?

Dans la mesure où c’est une procédure de contumace, les juges ont donné la peine maximale. Nul doute que si Fatoumata Diendéré avait été là, elle aurait pu s’en sortir avec une peine moindre. Mais c’est la rançon en fait de la fuite finalement.

Et du côté de l’ancien président, Blaise Compaoré, qui était en exil déjà à l’époque à Abidjan, est-ce que le procès a permis d’en savoir plus ?

Bien entendu, parce que lui-même a dit qu’il n’était pas impliqué, mais on se souviendra par exemple des échanges entre le général Diendéré et feu Djéri Maïga du MNLA [Mouvement national de libération de l’Azawad] où ces derniers disaient au général qu’il a parlé avec Blaise Compaoré et que Blaise Compaoré a dit de se mettre à sa disposition et que, quand Diendéré va dire d’agir, d’agir à ce moment-là. Cela montre clairement l’implication du président Compaoré. Et pour tous ceux qui ont suivi ce procès, il y a eu quand même des révélations qui ont montré qu’il y avait plusieurs mains, dans ce coup d’Etat-là. On a vu la main de Blaise Compaoré, on a vu la main de la Côte d’Ivoire à travers les officiers supérieurs, on a vu la main du Togo à travers les officiers. Il y a beaucoup de personnes qui étaient impliquées, et qui malheureusement, ne pouvaient pas être poursuivies.

A la différence du général Diendéré, l’ancien ministre Djibril Bassolé n’a pas été condamné pour « attentat à la sûreté de l’État, meurtres et coups et blessures volontaires ». C’est pour cela peut-être qu’il n’a pris que 10 ans. Est-ce que finalement il n’a été condamné que sur la base de cette fameuse écoute téléphonique attribuée à Guillaume Soro et lui-même, Djibril Bassolé ?

Oui, l’élément de base en ce qui le concerne, c’est sans doute ces écoutes. Mais au-delà de ces écoutes, je pense que c’est le fait que les écoutes ont été corroborées par des faits matériels, notamment l’argent qu’il a reçu, qu’il a lui-même dit avoir donné aux éléments du RSP et d’autres éléments qui ont fait que ces écoutes ont été corroborées. Il a été reconnu coupable.

« Du fond de ma cellule, je reste disponible pour la défense de mon pays, car au grand jamais, je ne serai un traître pour ma patrie », a déclaré Gilbert Diendéré. C’était le dernier jour de son audience. Est-ce qu’on peut imaginer qu’un jour, quand il sera libéré, le général Diendéré pourra revenir aux affaires et aider le Burkina à lutter contre le terrorisme ?

Nous, nous pensons qu’on ne peut pas être à la fois la cause et la solution. Parce que là aussi, le procès a montré de façon évidente les liens entre le général Diendéré et les mouvements terroristes du Nord-Mali qui sévissent aussi au Burkina Faso. Oui, probablement que le général peut leur parler, mais je ne pense pas que le Burkina Faso ait besoin de ça aujourd’hui pour s’en sortir. Un fils du pays qui commet des actes, quelle que soit son importance, doit le payer. C’est comme ça que le pays peut avancer.

RFI