Nul ne s’en doutait : malgré ses allures de poids lourd, Ladji Bourama sait se hâter. Et quand je dis “se hâter”, ça veut dire “se hâter”. Avant même que ses compatriotes n’aient le temps de lire trois lignes de l’Accord d’Alger, Ladji l’avait déjà signé des deux mains. Avant que les “hassidi” de l’opposition n’aient le temps de rédiger le plus petit communiqué, Ladji avait déjà fait le tour de tout ce que le pays compte de religieux pour leur expliquer qu’avec cet Accord, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et que cet Accord est un parfait parchemin qui mène droit au Paradis d’Allah soubahana wa tallah.

 IBK ibrahim boubacar keita rpm

Toujours rapide comme un génie du désert, Ladji Bourama n’a attendu personne  pour commencer à …mettre en oeuvre l’Accord. Ainsi, comme l’a annoncé le ministre des Affaires Etrangères, Abdoulaye Diop, devant le Conseil de Sécurité de l’ONU, le gouvernement malien a déjà créé les agences de développement régionales; les dates des élections communales furent repoussées en vue de la participation des collectivités prévues par l’Accord à ces échéances électorales de proximité; les campagnes de sensibilisation sur l’Accord furent menées à Bamako, dans les régions et les camps de réfugiés. Il ne manquait plus, en vérité, que de dresser la tente d’Iyad Ag Ghaly à Sébénicoro et de lui peigner la barbe !…

Mais voilà: dans son extrême rapidité, que dis-je ?, dans sa précipitation, Ladji Bourama avait oublié un fait têtu: les groupes armés n’avaient pas encore signé du tout. Par conséquent, l’Accord n’en est plus un, mais un simple chiffon de papier. Au fait, savez-vous comment s’appelle un chiffon en grec, la langue préférée de Ladji Bourama ? Dommage que par les temps qui courent, le grec ne soit pas d’une grande utilité, la Grèce elle-même crevant de faim !

En tout cas, le faux bond des rebelles plonge l’hôte de Koulouba dans le plus vif embarras. Comment savourera-t-il les longs vols en Boeing 727 quand des bandits armés continuent d’infester le nord ? Comment poursuivra-t-il en justice son prédécesseur, le « Vieux Commando », pour haute trahison quand lui-même n’arrive pas à récupérer Kidal? A quoi serviront le contrat d’armements de 69 milliards et la loi de programmation militaire de 1.230 milliards si l’Etat malien n’exerce aucune autorité sur les deux tiers de son territoire ? Ces questions sont ardues, certes; mais les exigences des groupes armés le sont bien davantage. Ces derniers, du haut de leurs pick-up, font dépendre leur signature, devenue précieuse comme un diamant de Kéniéba, de la reconnaissance de l’Azawad comme une « réalité juridique et politique » (rien de moins !). En clair, le Mali ne doit pas se contenter de voir dans l’Azawad une banale « réalité humaine et socioculturelle », mais plutôt une entité étatique autonome, voire fédérée. Ce serait assurément le premier pas vers l’indépendance à laquelle les groupes armés tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. Les compères enturbannés sont d’autant moins enclins à y renoncer qu’ils sont parvenus, depuis le 21 mai 2014, à chasser l’armée malienne de Kidal et que sans les troupes onusiennes et françaises, ils auraient déjà conquis Tombouctou, Gao et Mopti.

L’affaire s’avère si sombre que  Ladji Bourama oublie, ces derniers temps, de taper du poing sur la table. Lors du sommet du CILSS, qui vient de se tenir au Mali du 14 au 16 avril 2015, il a supplié les « frères » armés du nord de signer l’Accord car, à ses dires, les refugiés et exilés du nord n’attendent que cette signature pour rentrer chez eux. Dans le discours de l’imam, pardon !, du président, il n’est même plus question de « bandits armés »…Du coup, les observateurs avertis s’entendent pour pronostiquer une reprise des pourparlers d’Alger en vue d’inscrire noir sur blanc dans l’Accord les exigences des rebelles: l’autonomie de l’Azawad, la « reconnaissance officielle de l’Azawad comme entité géographique, politique et juridique », la création d’une assemblée inter-régionale couvrant le territoire de l’Azawad, et un quota de 80% de ressortissants de l’Azawad dans les forces de sécurité maliennes. Le lointain communiqué où le gouvernement malien excluait toute renégociation de l’Accord n’a manifestement, aux yeux des groupes armés, que la valeur d’un cadavre de chameau. Quant à la résolution 2100 du Conseil de Sécurité de l’ONU, qui ordonne le respect de l’intégrité territoriale du Mali, messieurs les bandits s’en moquent comme de leur premier turban. En un mot comme en mille, les bandits armés, sûrs de leurs atouts militaires et diplomatiques, ne semblent entendre que le langage de  la force; or, de la force, le Mali n’en a vraiment que dans les jambes…

 

Tiékorobani

source : Procès Verbal