La multiplicité des services techniques compétents ne favorise pas le respect de la réglementation. Les petites stations, elles, se disent adaptées à la demande

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On les trouve partout. Entre deux maisons d’habitation comme cela se fait de plus en fréquemment à Bamako. Devant nos portes. Dans les marchés. A côté des écoles. L’installation des petites stations d’essence se fait aujourd’hui en flagrante violation des règles de sécurité, d’hygiène et de santé. Car l’arrêté interministériel n°15-60 du 19 mai 1990 relatif aux règles d’implantation, d’aménagement et d’exploitation des points de vente fixes de carburants est très explicite. Il précise que le point de vente de carburants doit se trouver  à 25 mètres d’une maison et d’une route principale.
Cette réglementation n’est pas respectée dans la pratique et il suffit de se faire parachuter en n’importe quel point de Bamako pour se rendre aussitôt compte de l’anarchie dans laquelle se pratique le commerce des hydrocarbures. Ces dernières années, les stations-service et les points de carburant se sont multipliés par centaines dans la capitale. Selon un recensement de l’Office malien des produits pétroliers (ONAP) de 2013, il y avait 251 stations-service dans la capitale. Cependant, nous n’avons pu avoir le nombre exact des points de vente de carburants. Ceux-ci se compteraient par plusieurs centaines à Bamako. Mais un nombre important de ces petites stations n’est pas connu des autorités compétentes, faute d’être déclarées par leurs propriétaires.
Au cours de notre enquête, nous avons repéré au virage d’une rue au Quartier Mali en Commune V du district de Bamako une petite station d’essence encastrée dans les concessions familiales, les boutiques et les bureaux. Dans cette station installée sur un terrain à usage d’habitation, se trouve une cuve d’une contenance de 500 à 5000 litres enterrée à seulement quelques mètres de profondeur. Le plus étonnant est les habitants qui vivent à côté de ce poste de vente ne sont pas apparemment inquiets des dangers potentiels que recèle leur situation. Nous avons été sidérés lorsque certaines personnes interrogées ont minimisé la dangerosité de la cohabitation. « Cette station est là, il y a plus de 20 ans. On a grandi avec et il n’y a jamais eu de problème », explique avec insouciance une dame interrogée dans une famille mitoyenne.
VISIBLEMENT GÊNÉS. Les boutiquiers qui opèrent dans le coin ont démontré la même tranquillité d’esprit. Pour certains – et même s’ils ne parviennent à expliquer leur optimisme -, il est impossible qu’une catastrophe quelconque puisse survenir. En creusant un peu, on se rend compte que tout ce petit monde est avant tout soucieux de préserver les bons rapports qu’il entretient avec les voisins pompistes. Le propriétaire de la petite station n’étant pas sur place, les agents n’ont pas voulu répondre à nos questions. Mais ces rapports de bon voisinage ne se retrouvent pas partout. Si personne n’est choqué par la présence d’une station d’essence entre les concessions au Quartier Mali, tel n’est pas le cas à Niomirambougou. Ici, une station service appartenant à une société qui commence à se faire un nom s’est installée à l’extrême bout d’une rue et à côté des habitations. Pire, cette station partage avec les taxis le petit espace disponible. Selon nos informations, les taxis ont été les premiers à occuper ces lieux. Mais plus tard, une autorisation d’installation d’une station d’essence a été accordée à la société malgré l’opposition des chauffeurs de taxi et des familles voisines.
Au marché de Boulkassoumbougou, c’est devant une boutique de quincaillerie que se trouve un point de vente de carburants. Chaque fois que la citerne vient remplir la cuve, les voisins suivent l’opération avec anxiété et évoquent la dangerosité du produit accumulé sous leurs pieds. Le propriétaire de la petite station, lui, ferme les yeux sur les nombreuses plaintes et continue son activité en toute illégalité. Sur une grande voie de la rive droite communément appelée « Trente mètres », les petites stations d’essence se succèdent, pratiquement alignées les unes sur les autres. La plupart ont été installées sur les terrains à usage d’habitation. Nous avons été particulièrement frappés par la situation d’une petite station qui se trouve dans la cour d’une maison habitée. Visiblement gênés par notre présence, les pompistes sont restés muets. Quand nous avons commencé à prendre des photos, les membres de la famille se sont précipités dans leurs chambres.
Pourquoi les stations d’essence illégales se sont-elles multipliées de la sorte dans la capitale ? Comment les propriétaires de ces stations parviennent-ils à avoir leur permis d’installation ? Il faut rappeler que l’arrêté interministériel de 1990 indique que toute personne qui se propose d’installer un point de vente de carburant sur le domaine public ou dans les agglomérations doit faire la demande d’autorisation d’occuper l’emplacement projeté à cet effet. La demande est adressée à l’autorité administrative du lieu d’implantation. L’autorisation d’occuper n’est accordée qu’après avis des services techniques compétents et dans les conditions fixées par les textes réglementaires en vigueur. Ces structures compétentes sont la direction nationale du Commerce et de la concurrence (DNCC), la direction nationale de Géologie et des mines (DNGM), l’Office malien des produits pétroliers (ONAP), la direction nationale de l’Assainissement, la direction nationale de la Protection civile et la direction nationale de l’Urbanisme et de l’habitat.
« C’EST PAR NÉCESSITÉ ». Pour en savoir plus, nous avons été voir certaines structures en commençant par la DNGM. Ce service constitue un maillon important dans l’installation des stations et des points de vente dans notre pays. En effet, cette Direction est la première structure qui donne son avis technique sur la demande d’installation d’un point de vente de carburants. « Nous recevons les dossiers envoyés par la mairie qui accorde le droit de place au demandeur d’installation d’un point de vente de carburants. Après, nous allons sur le terrain pour voir l’emplacement. Notre expertise est importante pour la suite », reconnait un responsable de la DNGM. Notre interlocuteur a tenu cependant à préciser que la DNGM n’a rien à avoir avec les points de vente installés sur les terrains d’habitation.
Contrairement à la DNGM, les mairies sont fortement impliquées dans l’installation anarchique des points de vente de carburants, car elles octroient le droit de place aux demandeurs. Autrement dit, c’est la mairie qui ordonne à un demandeur d’installer son point de vente à tel ou tel emplacement. Sur la question, nous avons approché le secrétaire général de la mairie de la commune V, Ousmane Ba. Celui-ci admet la responsabilité des mairies dans la vente anarchique des carburants dans le district de Bamako. « Le problème est devenu tellement complexe qu’il nous a franchement dépassés. De toute façon, il incombe aux mairies de prendre leur responsabilité pour rétablir l’ordre dans ce commerce », dit-il. Le responsable de la mairie de la Commune V se dit opposé à l’intervention de plusieurs structures techniques dans l’installation d’une station. Pour la simple raison qu’en cas de faille dans la chaîne, il est difficile de situer exactement la responsabilité principale. Pour étayer sa position, il a fourni un exemple édifiant. « Malgré notre opposition, les autorités ont autorisé l’installation d’une station appartenant à un groupe international au marché de Baco djicoroni », a ainsi révélé le secrétaire général de la mairie de la Commune V. Selon les textes en vigueur, l’exploitation d’une station-service est autorisée par le ministère en charge du Commerce. Ce qui veut dire que le cas des stations-service dépasse les compétences des mairies.
Que pensent les propriétaires des points de vente d’une situation qui frôle l’anarchie? Pour avoir la réponse à cette question, nous avons rencontré les responsables de l’Association des revendeurs de carburants, un groupement qui a vu le jour en 2011. Son vice-président, Abdoulaye Djigua, reconnait d’emblée que la plupart des points de vente à Bamako sont installés de façon désordonnée. Mais il ajoute aussitôt que les stations-service appartenant aux multinationales sont aussi concernées par ce phénomène. « La ville de Bamako a évolué sans qu’on ne tienne compte dans son agrandissement de l’emplacement à réserver aux stations et aux points de vente de carburants. C’est pourquoi certains d’entre nous ont négocié pour s’installer sur les terrains d’habitation. Je pense que c’est par nécessité qu’ils l’ont fait, parce que la demande existe bel et bien dans les alentours de leur implantation. Nous sommes dans un pays pauvre et les gens qui achètent du carburant en petite quantité sont les plus nombreux. C’est ce qui explique d’ailleurs la prolifération des points de vente à Bamako », argumente-t-il.

UNE GROSSE CICATRICE. Dans le prolongement logique de sa démonstration, Abdoulaye Djigua estime donc que fermer les points de vente en situation illégale n’est pas la solution. Bien au contraire. Car, selon lui, cela occasionnera un manque à gagner pour les mairies et pour l’Etat. D’après ses explications, le propriétaire d’un point de vente de carburants paye à la mairie 100 000 Fcfa pour obtenir une autorisation temporaire. En plus, la taxe annuelle est de 50 000 Fcfa par pompe, soit 200 000 Fcfa pour celui qui a installé 4 pompes, nombre usuel dans de nombreuses mini stations. Le propriétaire d’une petite station payait également 36. 750 Fcfa par an au titre de l’impôt synthétique. Cette année, l’impôt synthétique a été remplacé par l’impôt sur les revenus. Ce qui veut dire que le prélèvement chez un revendeur s’effectue en fonction du chiffre d’affaires réalisé par lui dans l’année.
Notre interlocuteur pousse plus loin son plaidoyer en nous assurant que les points de vente sont plus sécurisés qu’on ne le croit. « Certains pensent que les cuves d’essence constituent des bombes placées sous les pieds des habitants. Rien de plus faux. Nous prenons toutes les précautions, toutes les mesures nécessaires pour sécuriser au mieux les cuves. Après leur installation, ces cuves sont d’ailleurs régulièrement inspectées par le service des sapeurs pompiers. Il y a certes des incidents dans les stations, mais je n’ai pas connaissance d’un cas d’explosion de cuves. Pour moi, l’installation des cuves a subi ces dernières années une évolution considérable et positive en matière de sécurité. Auparavant, on utilisait les bouteilles et les bidons d’essence pour stocker le carburant. Ces équipements pouvaient facilement prendre feu, car étant exposés en plein air. Tel n’est pas le cas avec les cuves », insistera Adoulaye Djigua. Notre interlocuteur parle d’expérience. Lui-même avait débuté dans la profession à l’ère des bidons d’essence. Il s’est fait brûler au pied lors d’un incendie et il en garde toujours une grosse cicatrice.
Un fait est avéré : il y a un nombre excessif de crocodiles dans le marigot de carburants. Il s’avère aujourd’hui important de revoir la règlementation en matière d’implantation, d’aménagement et d’exploitation des points de vente, car l’implication de trop de structures a amené une dilution des responsabilités. Elle a par conséquent ouvert la voie au laisser-aller et à la corruption. Et cela au détriment de la sécurité des populations.

M. KÉITA

source : L Essor