Alors qu’Ibrahim Boubacar Keïta s’était toujours interdit la négociation avec les terroristes, il a admis lundi étudier cette voie afin de pacifier une crise qui dure depuis 2012. Une décision motivée par les violences et les échecs militaires de 2019 qui ont provoqué la mort de 4’000 personnes.

Ce pourrait être le tournant dans la guerre menée au Sahel. Lundi 10 février, sur Radio France internationale (RFI) et France 24, le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta (« IBK »), a prôné le dialogue avec les chefs djihadistes actifs dans son pays. Ce changement de stratégie sonne comme un constat d’échec de la méthode employée jusqu’ici.

« J’ai un devoir aujourd’hui et la mission de créer tous les espaces possibles et de tout faire pour que, par un biais ou un autre, on puisse parvenir à quelque apaisement que ce soit. Parce que le nombre de morts aujourd’hui au Sahel devient exponentiel, je crois qu’il est temps que certaines voies soient explorées », a-t-il justifié. Il a pris au passage en référence la politique de « concorde civile » en Algérie, qui a permis de sortir des milliers d’islamistes du maquis, tout en se disant « sans grande naïveté » sur les chances de succès d’une telle démarche.

Depuis son élection, en 2013, le président malien n’a jamais manqué de proclamer publiquement son aversion pour ceux dont « une mare de sang nous sépare ». Reste que les déclarations martiales et les actions de « neutralisation », menées principalement par les soldats français, n’ont pas endigué la menace, tant s’en faut ; 2019 a même été l’année la plus meurtrière au Sahel. Selon les Nations unies(ONU), les attaques terroristes au Mali, au Niger et au Burkina Faso ont fait au moins 4 000 victimes civiles et militaires.

En fait, le président malien est avant tout venu assumer ouvertement une pratique déjà discrètement à l’œuvre. Des contacts avec les djihadistes ont en effet toujours été entretenus pour permettre des échanges de prisonniers ; ce fut notamment le cas il y a un an, lorsque l’ancien commissaire de la police islamique de Gao a été extrait de sa cellule contre la libération d’un préfet et d’un journaliste.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Sahel, la France et ses alliés face à l’urgence djihadiste

« Dialogue national inclusif »

Au cours de l’année 2019, un haut gradé du renseignement militaire et l’avocat Hassan Barry, connu pour avoir défendu de présumés djihadistes, sont, eux, allés rencontrer Amadou Koufa, le chef de la katiba Macina, dans le centre du pays. L’opération a bien eu l’assentiment des autorités, mais s’est arrêtée brutalement, en novembre, avec l’accélération des opérations militaires dans la zone et surtout l’arrestation de M. Barry, officiellement suspecté par la direction générale de la sécurité d’Etat malienne d’entretenir des liens troubles avec ses clients.

A plus petite échelle, d’autres initiatives avaient aussi été engagées discrètement au niveau local. Ainsi, Boubacar Ba, du Centre d’analyse sur la gouvernance et la sécurité au Sahel, explique avoir, « avec l’accord des autorités, travaillé avec un sous-groupe de la katiba Macina dans cinq communes du cercle de MoptiNous avons pu obtenir un accord verbal sur la réouverture des écoles – à condition qu’elles soient tenues par des locaux –, des centres de santé ou encore la sécurisation des marchés et des foires. La réponse du gouvernement n’était pas très claire, mais l’arrivée, fin 2019, de cellules de l’[organisation] Etat Islamique [EI] a tout changé ». L’EI étant moins disposée à composer avec les habitudes locales que la katiba Macina.

Trop tôt pour dire si la déclaration du chef de l’Etat va offrir un cadre plus formel à ce type de discussions. Mais cette idée de négocier avec les chefs djihadistes, déjà lancée en 2016, avant d’être abandonnée sous pression française, est revenue publiquement sur la table à l’issue du « dialogue national inclusif », qui s’est achevé le 22 décembre 2019. Le rapport final préconise en effet clairement d’« engager le dialogue avec Amadou Koufa et Iyad Ag Ghali pour ramener la paix au Mali ».

Lire aussi « Ce qui est en jeu au Sahel est la capacité des Etats à recoudre le tissu social »

Depuis fin décembre, l’ancien président de transition Dioncounda Traoré – l’homme qui avait signé la demande d’intervention de la France, en 2013, quand les djihadistes contrôlaient le Nord malien et menaçaient de descendre sur Bamako – a donc été mandaté pour « écouter tout le monde ». En premier lieu, Iyad Ag Ghali, l’ex-rebelle touareg devenu chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, et Amadou Koufa, qui est allé porter le djihad dans le centre du Mali pour le compte de cette coalition affiliée à Al-Qaida.

Main tendue

Ce ciblage était déjà suggéré dans le communiqué final du sommet de Pau du 13 janvier. Le président français, Emmanuel Macron, et ses homologues des cinq pays du Sahel présents avaient annoncé leur volonté de concentrer les efforts militaires sur la région des trois frontières (Mali, Burkina Faso, Niger) « en ciblant en priorité l’EI au Grand Sahara » d’Abou Walid Al-Sahraoui, qui a mené les dernières opérations les plus meurtrières et est « un étranger au Mali », soulignent plusieurs sources afin de signifier qu’il sera impossible à recycler dans le jeu politique local, pourtant assez peu regardant sur le pedigree de ses acteurs.

« Si discuter avec Iyad et Koufa est une voie de sortie de crise, pourquoi pas ! Il faut cependant être prudent, car, si l’on ouvre la porte à une application de la charia, cela deviendra difficilement contrôlable. Tout le monde veut aller à l’apaisement, y compris Koufa, mais selon quels termes ? », s’interroge un très proche d’« IBK ».

La question est lancinante. Sur quelle base négocier avec des djihadistes sans remettre en question les fondements de l’Etat malien ? Par ailleurs, comment mener dans le même temps la lutte antiterroriste et le dialogue avec les insurgés ? « Ce n’est pas du tout antinomique », veut croire le président malien, qui dit être « en attente de quelques frémissements » en retour de cette main tendue. Dans son entourage, une source précise même que, selon l’un des émissaires du pouvoir, « Koufa s’est dit prêt à des rencontres, mais que les discussions doctrinales relèvent d’Iyad, ce qui montre qu’il est toujours le patron. »

Confronté à un probable désengagement militaire américain, toujours à la peine dans la mobilisation des Européens, mais conscient que la « stratégie des scalps » n’est pas suffisante, Paris regarde aujourd’hui d’un œil circonspect cette ouverture en direction de celui qu’elle a longtemps considéré comme l’ennemi public numéro un dans la région.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Iyad Ag-Ghali, l’ennemi numéro un de la France au Mali

« S’agit-il de réintégrer ou d’isoler Iyad ?, s’interroge une source officielle française. Pour nous, la ligne rouge est toujours la même. On ne voit pas l’intérêt de négocier avec un homme dont l’agenda est celui d’Al-Qaida. Et, dans l’hypothèse où il viendrait à renouer avec son passé de rebelle romantique, mieux vaut négocier en position de force. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. »

Conviés à la table des discussions, Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa n’en restent pas moins dans le viseur international. Discrètement, le 4 février, le second est venu rejoindre le premier sur la liste des personnalités sanctionnées par le Conseil de sécurité de l’ONU pour leurs liens avec Al-Qaida ou l’EI. « Ça le maintient dans la cible et le rend infréquentable pour l’avenir », confie une source. Lorsque certaines lignes rouges s’effacent, d’autres apparaissent…

Cyril Bensimon
Source: Le Monde