Le Mali : De la tutelle partielle à la tutelle totale de la France derrière le voile de la CEDEAO

Depuis l’opération Serval au Mali, entreprise officiellement pour empêcher des groupes terroristes installés dans la région de Kidal et menaçant la survie même de l’État malien et de ses voisins du Sahel, après avoir annexées presque cinq (régions sur huit que comptaient le pays, à cause de l’abandon de poste des militaires engagés sur le champ de bataille, les uns pour venir soutenir la mutinerie de Kati ayant vite prise la forme d’un coup d’État consacré par la démission du président ATT sous le parrainage de la France sous le masque de la nébuleuse CEDEAO. N’est-il pas surprenant de voir la même organisation s’opposer avec énergie contre la démission de celui qui a succédé à ATT, après des critiques jugées sévèrement par l’histoire, au prétexte que cette demande légitime du peuple serait contre la constitution? La constitution ne serait-elle pas, comme une belle demoiselle innocente concédée aux hommes obsédés par le sexe, un instrument idéologique au service des élites politiques de nos pays, instrument servant à assouvir leurs soifs insatiables du pouvoir et de tous les privilèges qui s’y rapportent ?

Le renversement du régime ATT détourné en démission sous l’accompagnement actif de la France est lui-même une conséquence directe de la déstabilisation de la Libye par les puissances occidentales au prétexte de protéger les civils de la folie meurtrière d’un dictateur. Au fait, le dessein de l’entreprise n’était ni plus ni moins qu’élimination physique du Colonel Kadhafi parce qu’il constituait une menace sérieuse à leurs intérêts.

Après avoir libéré les grandes villes du Mali occupées par les groupes armés en compagnie des FAMA, la France, contre l’avis de l’un de ses anciens ambassadeurs relevé pour son opinion dissidente, un certain Nicolas Normand, offre Kidal au MNLA, qu’elle a pris le soin de dissocier des autres groupes armés désignés terroristes. Au prétexte que ce dernier, contrairement aux autres, ne porte que des revendications sociales et politiques qu’elle a jugées légitimes. Pour obliger le pouvoir de Bamako à négocier avec son allié, le MNLA, la France derrière le voile de la nébuleuse communauté internationale interdit aux autorités maliennes et aux FAMA, l’accès à Kidal. Ce qui, pendant longtemps et encore aujourd’hui continue à pousser les Maliens à se poser des questions sur la présence militaire de la France dans leur pays. Ils se demandent si la finalité de l’intervention de la France ne vise pas, non pas à recoloniser leur pays, mais à renforcer son retour ? Ne craignent-ils pas que Kidal ne soit pas ce qu’Israël a été et reste encore pour la Palestine? Leur crainte n’est-elle pas légitime surtout lorsque l’on sait les agissements de ce petit pays à l’égard de la Palestine sous le regard complice parfois même coupable de certaines puissances étrangères comme les Etats-Unis ? L’État d’Israël et ses alliés occidentaux ne sont-ils pas responsables de tous les problèmes du Moyen-Orient et du Proche-Orient?

La mise sous tutelle partielle du Mali à la France s’explique par sa main mise sur l’économie à travers le contrôle de la monnaie et désormais depuis près de dix ans son contrôle militaire. Le mode opératoire de la France vise à cacher soigneusement ce que tout le monde voit même les aveugles, son projet de retour au Mali en prétexte de la lutte contre le terrorisme. Malgré la clairvoyance de certains hommes politiques étiquetés de radicaux comme Omar Mariko, le PR français, François Hollande a été accueilli en héros. À la tutelle économique, la France est venue greffer désormais une autre, la tutelle sécuritaire. Au fait, la sécurité vient renforcer les affaires économiques des grandes entreprises françaises même si elles sont parfois inscrites aux noms des personnes physiques et morales appartenant à d’autres pays. Un autre but de ce retour militaire de la France au Mali, et au-delà dans le Sahel, vise à empêcher d’autres puissances de lui subtiliser ce qu’elle considère être son héritage. C’est dans cette optique qu’il est possible de dire que nos frères et amis touaregs se trouvent eux-mêmes piégés par une élite complice du projet de retour de la France au Mali au prétexte que le pouvoir central serait injuste vis-à-vis d’eux. Tous les maliens, de toutes les régions et de toutes les ethnies souffrent des mêmes maux à cause de la cupidité de l’élite politique et administrative. Où sont partis les milliards déversés au nord de 1992 à nos jours? L’idée d’une exception de la condition des touaregs dans notre pays relève de la manipulation politicienne visant à légitimer le projet séparatiste de l’élite touareg acquis à la cause du projet de retour de la France moyennant quelques miettes pour son propre confort.

Ainsi, à la faveur de l’intervention militaire de la France et de son corolaire, l’occupation de Kidal par le fameux MNLA, les autorités maliennes, de Dioncounda à IBK, ont placé gracieusement notre pays, par crainte de l’alternative de perdre le pouvoir ou de se faire tuer, sous la tutelle militaire de la France à travers la signature d’un Accord de défense militaire et peut être aussi d’accords tenus secrets au peuple malien. La visite du jeune PM Moussa Marra n’était-elle pas une manœuvre savament préparée et mise en exécution par l’élite politique malienne au pouvoir dont le seul dessein était de précipiter notre pays sous la tutelle militaire de la France? La prétendue guerre civile, entre peuls et dogons, au centre du pays, ne participe-t-elle pas à la même logique, celle qui vise à légitimer la présence militaire de la puissance de tutelle dans le Sahel?

Dans un certain sens, un pays qui ne contrôle pas son économie est déjà dans la pleine servitude. Lorsque l’on associe, à la domination économique, la tutelle sécuritaire, ce pays, dans une telle perspective, perd totalement sa souveraineté.

Cependant, si l’on navigue à contre-courant des paradigmes d’une telle orientation, celle d’un certain marxisme, en faisant prévaloir la politique sur l’économie, l’idée que la domination économique et militaire que la France exerce sur notre pays prend une place secondaire. La perspective de la politique devient plus importante. Elle prend le dessus sur la logique de l’économie dès lors que l’on regarde de près les résolutions de la médiation de la CEDEAO à travers la mission des ministres des Affaires étrangères, celle de la délégation des experts en droit constitutionnel, notifiées aux Maliens par la visite de cinq chefs d’État, résolutions entérinées par la conférence extraordinaire virtuelle de tous les présidents des quinze pays membres de l’organisation ouest-africaine, tenue le lundi 27 juillet 2020 sous la présidence du Niger.

Ces mesures «policières» plus la dernière sortie musclée du président, au lieu de sortir le Mali de la crise qui le secoue depuis plusieurs années, crise exacerbée depuis des semaines, risquent de l’enfoncer dans le bourbier sécuritaire, économique, social et politique et donc le précipiter dans la gueule du loup, la France, qui attend impatiemment sa proie. Mais au juste quelle est la nature exacte des décisions prises par la conférence extraordinaire virtuelle des chefs d’État des pays membres de la CEDEAO? Les résolutions, à l’allure d’un dictat, qu’elle a arrêtées, à titre de rappel, sont entre autres la démission des 31 députés contestés dont le bouillant Moussa TIMBINE, la mise en place d’un gouvernement restreint, l’ouverture d’enquêtes et de poursuites judiciaires pour situer les responsabilités dans les tueries et destruction des biens publics du 10, 11 juillet 2020 et des jours suivants ainsi que des sanctions contre ceux qui vont entraver la mise en œuvre de ce plan de sortie de crise.

Visiblement, elles ont peu de vertus parce que contre la posture horizontale, elles ont préféré la posture verticale. Elles prétendent calmer le plus rapidement que possible la crise, mais elles ne feront que radicaliser la position et des éléments de la majorité qui sont concernés et les responsables et militants du M5-RFP. D’ailleurs, dès le soir de la conférence, la liste des membres du cabinet restreint a été publiée. Il compte seulement six ministres. Leur premier problème, c’est que les porteurs de certains postes sont des hommes controversés. Il y a le PM, lui-même, pour sa gestion calamiteuse de la crise scolaire et son éventuelle implication dans les tueries du 10, 11 juillet 2020 et jours suivants. Celui de la justice dont les Maliens se souviennent encore de sa gestion douteuse du budget de la CENI d’un montant d’environ dix sept milliards de Francs Cfa en 1997 et pour sa prise de position ouverte pour le Président de la République dans un cynisme inégalé en faisant prévaloir les biens matériels sur la vie humaine. De mémoire, le dernier, c’est le ministre chargé de la sécurité intérieure démis de ses fonctions de chef d’État-major pour incapacité à n’avoir pas pu empêcher le massacre d’Ogossagou dans la région de Mopti.

Le point relatif à la démission des députés est assez troublant pour plusieurs raisons. Dans un premier temps, on voit bien que la CEDEAO se substitue au PR non pas en faisant recours à la constitution qu’elle réclame, mais en la torpillant lorsque cela est en faveur du PR comme si elle disposait d’un pouvoir exceptionnel à outrepasser la constitution ou pire comme si le Mali était placé sous sa tutelle. Aussi ne prévoit-elle pas des sanctions contre tous ceux qui vont se mettre à travers son plan de sortie de crise.

Où sont les sanctions contre M. Kassoum Tapo, Moussa Timbiné et les trente autres députés dits mal élus ? Pour l’un, pour avoir dit le premier que les résolutions de la CEDEAO sont inapplicables et les autres pour avoir déclaré publiquement qu’ils ne vont pas démissionner. Aussi, après avoir observé une trève pour laisser les maliens fêter, le M5-RFP a repris ses activités de contestation hier après-midi à travers un meeting qui s’est prolongé sur toute la nuit. Peut-on parler en ce moment d’échec de la médiation de l’organisation ouest-africaine ?

Si la France, derrière le voile de la CEDEAO, ne fait pas attention, elle risque d’enfoncer le Mali dans la guerre civile, qui mine déjà une bonne partie de son territoire depuis des années sous les yeux voire les pieds des forces de la MINUSMA, celles de BARKHANE, du G5 Sahel et des forces armées maliennes impuissantes parce que mal formées, sous équipées, mal renseignées, sous alimentées et donc démotivées malgré le financement de la loi de programmation militaire à plus de mille milliards (1000.000.000. 000) de francs Cfa. Pour le dire autrement, en faisant prévaloir le colmatage juridique sur la solution politique fondée sur un dialogue politique endogène et inclusif, non pas dans le discours, comme l’ont été des précédents, mais dans les faits, un dialogue politique qui va réunir toutes les forces vives de la nation qu’elles soient pour ou contre le pouvoir, dialogue prévalant la République, le bien de tous, sur les intérêts des individus ou mêmes des groupes. Les pays voisins, frères, amis et partenaires du Mali se sont disqualifiés de la recherche de solutions pour sortir le Mali de la crise. De plus en plus, nombreux sont les Maliens qui ont le sentiment que leur souci, loin d’être leur liberté et leur bien-être, vise exclusivement à sauver le pouvoir d’un homme, et à travers lui les intérêts de certaines puissances internationales comme la France. Ne faut-il pas craindre de voir s’exacerber ce que les autorités françaises ont nommé, il y a peu de temps, le sentiment anti-français? Ce terme lui-même ne relève-t-il pas de la logique de ce que Rancière appelle la «police», logique qui vise à imposer de manière exclusive l’ordre français? Les Maliens sont-ils contre la France? Les Maliens ne sont pas contre la France. C’est elle même qui est gourmande, arrogante et égoïste. Ils ne sont pas contre la France, mais ils sont d’abord pour eux-mêmes. Le général De Gaule ne disait-il pas que la France n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts. Ne pas être contre la France et être pour soi-même requiert, non pas un rapport de vassalité, mais un partenariat où toutes les parties tirent leurs comptes. Ce qui est désigné par le pouvoir français sous le nom du sentiment anti-français n’est ni plus ni moins, que la revendication d’un cadre de partenariat où la France est appelée à céder la part des Maliens. Leur revendication fondamentale n’est-elle pas la redistribution des parts de telle sorte que celui qui n’a pas de part ait sa part. Ils réclament la liberté, et l’égalité et des peuples et des citoyens pris à l’intérieur du même pays. Au lieu de soutenir ces valeurs qui sont si chères aux deux peuples frères, la France le sait plus que n’importe quel autre pays, lorsque l’on se souvient de 1789 et de 1871, elle préfère rester dans les eaux troubles des affaires occultes de la Françafrique dont le PR ivoirien en est le représentant attitré après la chute de Blaise Compaoré. On se souvient encore comment il est arrivé au pouvoir en 2011. Ne travaille-t-il pas à maintenir les pays de l’UEMOA sous la domination économique de la France? Ce qui risque d’exposer la France à la colère du peuple du Mali qui ne veut plus se soumettre, mais rester debout, ou bien elle va se rendre responsable d’un autre génocide après celui du Rwanda. Pour éviter une telle situation, il est vraiment temps qu’elle choisisse entre le Mali éternel, décidé à assumer sa révolte au prix du sacrifice ultime et un homme et son régime corrompus et donc ayant perdus toute légitimité et toute légalité pour s’être rendu coupable de haute trahison.

Bakabigny KEITA

Professeur de philosophie politique

 

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