ANALYSE. Plus que jamais, il s’agit de réduire au silence l’Etat islamique dans le Grand Sahara pour éviter un développement de la métastase terroriste.

A la réunion de Pau, Emmanuel Macron, le président burkinabè du G5 Sahal , Roch Christian Marc Kaboré, et ses homologues ont été clairs : l’ennemi à abattre s’appelle le groupe terroriste de l’Etat islamique dans le grand Sahara. C’est l’EIGS qui a causé en trois mois une véritable hécatombe dans les forces africaines réparties dans la zone des trois frontières. C’est aussi en pourchassant ces hommes au Mali que s’est produite la collision entre deux hélicoptères français, causant la mort de 13 militaires en novembre dernier. Pour Roch Marc Christian Kaboré, il en va de la crédibilité des armées sur le terrain, à qui le chef de l’Etat français a demandé des résultats, y compris en creux au dispositif Barkhane qui devra désormais travailler plus étroitement avec le G5 Sahel.

Provoquer un électrochoc

Le président nigérien, lui, a tranché dans le vif. Il a limogé le jour de la réunion à Pau son chef d’état-major, celui de l’armée de Terre, l’inspecteur général des armées et le secrétaire général du ministère de la Défense. Les têtes de l’armée sont tombées. Mahamadou Issoufou a choisi l’électrochoc pour raviver le moral de ses troupes, qui ont perdu 71 des leurs en décembre à Inates et 89, quelques jours plus tard, dans le poste de Chinagoder. Un massacre et une menace sur la capitale, distante de moins de 300 kilomètres d’où les drones et les avions français et américains n’ont rien vu venir. Alors que le groupe terroriste est revenu frapper dans cette même région de Tillaberi, près de la frontière malienne. Longue de 800 kilomètres, elle est devenue une passoire depuis que les Fama (Forces armées maliennes) ont abandonné leurs postes pour se réfugier à Menaka après avoir elles aussi été mises en difficulté notoire par les terroristes.

 

Un même modus operandi

Du coup, l’EIGS avait attaqué le Niger le 9 décembre, à Aguendo, dans la région de Tahoua, au lever du jour, à 6h30. Cette fois ci, l’armée nigérienne avait été prévenue par les services de renseignements qu’une action se préparait contre le poste. Sur leur garde, les soldats ont repoussé les assaillants qui n’auront pas bénéficié de l’effet de surprise malgré un véhicule piégé qui a explosé devant l’entrée du camp pour faire diversion, pendant qu’une douzaine de 4/4 se lançaient à l’assaut de la position. Sans succès. Bilan : 3 soldats morts, 4 blessés. 14 morts et des blessés chez les terroristes qui ont abandonné des armes et un véhicule bourré d’explosifs.

Le lendemain, le scénario est le suivant : les soldats sont en train de s’agenouiller au lever du jour pour la prière. En djihad, les fanatiques islamistes estiment, eux, en être dispensés. Ils lancent cette fois-ci une nouvelle offensive à 5 kilomètres de la frontière. A Inatès. Ils sont 500. Une véritable armée qui déboule après une préparation d’artillerie, sur trois côtés, le quatrième étant laissé libre, selon une tactique que les terroristes utilisent à chaque fois. Un piège en fait déguisé en porte de sortie, ce qui leur permet d’abattre parfois à des kilomètres les fuyards, paniqués par l’explosion des véhicules kamikazes. An bout de trois heures de combat, la garnison est décimée. Sur 4 pelotons, soit 280 hommes, au moins 71 sont morts. Plus tard, Emmanuel Macron viendra se recueillir sur leurs tombes à Niamey. L’Etat islamique, qui compte 57 tués, revendique le lendemain l’attaque en annonçant que l’armée a perdu 100 soldats, ce qui est probable en comptant les disparus. Fort de leurs succès, les djihadistes, profitant de la désorganisation et du moral en berne de l’armée malienne, poussent leur avantage : ils attaquent, toujours dans la même zone, le camp de Chinagoder les jours qui précèdent le sommet de Pau. Le bilan est catastrophique : 89 morts ; La aussi, personne n’a rien vu venir.

Un ennemi bien connu

A Pau, le groupe terroriste devient l’ennemi à abattre et son chef, Adnane Abou Walid al-Sahraoui, est recherché mort ou vif. Sa tête et son groupe, qui compterait au moins un demi millier de combattants, sont mis à prix par les Etats-Unis. Originaire de la région du Sahara, al Sahraoui est l’un des survivants de la longue liste des chefs terroristes qui ont été tués par des raids français. Une tactique d’élimination de cibles à haute valeur ajoutée qui semble montrer ses limites. Lui a échappé à la mort, comme son successeur qui serait à ses côtés. En 2013, son groupe, le Mujao, fusionne avec les Signataires par le sang de Mokhtar Belmokhtar, un vétéran d’Afghanistan, pour former Al-Mourabitoune. Deux ans plus tard, Al Sahraoui annonce qu’il prête allégeance à Daech et appelle son nouveau groupe l’Etat islamique dans le Grand Sahara. Belmokhtar sera tué dans le sud libyen par une frappe d’avions français et al-Baghdadi en Syrie l’an dernier par des avions américains. En tout cas, à Pau, le président français a annoncé le long agenda des réunions à venir : 220 hommes en renfort pour Barkhane et une concentration des forces avec le G5 sur le fuseau centre. Une démarche dont on espérer qu’elle permettra de venir à bout de ce groupe terroriste qui agit depuis sept ans dans la même région en faisant des victimes dans toutes les armées y compris dans l’américaine dont on se rappelle les quatre tués à côté de militaires nigériens en 2017.

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Agir dans un imbroglio de milices

Pour l’EIGS, la région des trois frontières est devenu un fief qu’il administre d’une certaine façon comme un territoire libéré. Il recrute chez les Peuls, beaucoup du Niger poussés vers le Mali par la sécheresse avec leur bétail convoité par des clans touaregs. Parmi eux, des miliciens maliens sur lesquels se sont appuyés un temps les militaires de l’opération Barkhane. Depuis, le cycle de représailles entre les communautés n’a pas cessé. Al-Sahraoui accuse même dans un message deux communautés touaregs affiliés aux mouvements GATIA et MSA d’être les complices de la France et du Niger. Les vendettas entre clans dépassent le djihad et l’instauration improbable d’un Etat islamique. Une ethnicisation du conflit qui complique la mission antiterroriste de l’armée française. La dérive du régime malien et de son armée considérablement affaiblie n’arrange rien. Aussi, la traque tardive d’el Sahraoui et de son groupe aujourd’hui composée de combattants très motivés risque de présenter de nouvelles difficultés. Et les résultats demandés à Pau par les chefs d’Etat de ne pas être au rendez-vous fixé dans six mois en Mauritanie.

Par Patrick Forestier

Le Point