LETTRE OUVERTE A LA CEDEAO : «Asphyxier un pays, faire souffrir ses citoyens parce qu’on veut l’aider ou le soutenir avec un blocus économique, financier, et commercial est inimaginable »

La proclamation des résultats des élections législatives de 2020 le 30 mars 2020 provoqua de vagues contestations à travers le Mali. Ces contestations postélectorales dégradèrent une situation sociopolitique déjà précaire. Le Président de la République, son Premier ministre et les membres de son gouvernement furent arrêtés par des officiers de l’Armée malienne le soir du 18 août 2020. Après leur arrestation, le Président de la République du Mali, Son Excellent El Hadj Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), dissout l’Assemblée nationale et démissionne tard dans la nuit.

Lettre Ouverte à la Communauté internationale :

Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest, (CEDEAO)

Union Africaine, (UA)

Unions Européenne

Organisation des Nations-Unies, (ONU)

A Messieurs les présidents :

En exercice de l’Union Africaine, Cyril Ramaphosa

En exercice de la CEDEAO, Mahamadou Issoufou,

Des pays membres de CEDEAO

De la République française, Emmanuel Macron,

Des États-Unis d’Amérique, Donald Trump,

Messieurs les chefs d’États et représentants des organisations internationales,

Asphyxier un pays, faire souffrir ses citoyens parce qu’on veut l’aider ou le soutenir avec un blocus économique, financier, et commercial est inimaginable au 21e siècle !

Personnes ne cautionne les coups d’Etat en temps normal. Nous sommes tous contre les changements anticonstitutionnels. Cette lettre n’a aucunement la prétention de dévoiler ce qui serait méconnu ou ignoré. Elle se veut en revanche être un appel à la conscience des nations, à leurs dirigeants et représentants des organisations internationales. Elle attire l’attention sur la réaction de la CEDEAO, la communauté internationale et les bailleurs de fonds face la gestion de la grogne sociale du Mali qui s’est traduite par la démission du président Ibrahim Boubacar Keïta et la dissolution de l’assemblée nationale. Suite au grand meeting du 5 juin 2020, le Mouvement du 5 Juin-Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP) est né. Il représente en son sein plusieurs forces vives de la nation qui tiennent à l’assainissement des mœurs politiques et à la bonne gestion de l’État du Mali. Cela s’est traduit par la demande de démission du Président Ibrahim Boubacar KEITA (IBK) et de son régime pour la gestion catastrophique du pays.  Les manifestations du M5-RFP ont été répondues par le gouvernement d’IBK par la violence en violation des normes du maintien d’ordre et des textes en vigueur au Mali et les conventions internationales de protection des droits humains. Des manifestants furent assassinés dans les rues et jusque dans la mosquée de l’Iman Mahamoud Dicko, le responsable moral du M5-RFP entre les 10 ; 11 et 12 juin 2020.

Vos représentants, ambassades, corps consulaires et autres institutions ont sûrement dû, mesdames, messieurs les présidents et représentants des institutions susmentionnées, vous remonter les informations de la crise socio-politique qui secoue le Mali et marquée par des manifestations, des répressions, des arrestations, des séquestrations de leaders politiques, des violations de domiciles privées et des meurtres.

Le mardi 18, 2020, tôt dans la matinée, des coups de feu ont retenti dans le camp militaire Soundiata de Kati. C’est dans ce même camp qu’a commencé la mutinerie du coup d’État de 2012. Des armureries du camp furent ouvertes et chaque militaire se procurait des armes sans aucun contrôle. Un peu plus tard dans la matinée commencèrent l’arrestation des membres du gouvernement et des personnalités politiques parmi lesquels le Président de l’Assemblée nationale honorable Moussa Timbiné qui est parmi les députes dont l’élection est contestée. Les services publics, banques et institutions financières, des stations-service sont fermés à Bamako. C’était la confusion totale à Bamako car les militaires circulaient partout dans la ville. La menace d’un potentiel coup d’Etat planait sur Bamako.  Un communiqué publié par le cabinet du Premier ministre dans lequel il s’inquiète de la situation des deux camps militaires de la ville de Bamako, invite au dialogue et demande aux militaires de « faire taire les armes ». Le soir, le Président, dans le domicile privé en compagnie de son Premier ministre Dr Boubou, fut arrêté et amené Kati par des militaires, sans effusion de sang.

Et tard dans la nuit, sur la chaine de télévision d’Etat, l’ORTM1, avec masque de protection COVID-19, le Président Ibrahim Boubacar Keïta démissionne de ses fonctions de Président de la République, Chef de l’Etat et dissout l’Assemblée nationale afin d’éviter que le sang d’autres maliens ne soient encore versés. Avant même la déclaration de la démission de SE IBK la CEDEAO dénonce un coup de force des militaires, leur demandant un retour à l’ordre constitutionnel sans délai et impose une série de sanctions contre le Mali de facto suspendu des instances de décision de l’organisation sous régionales

Le Président de la CEDEAO a lui seul, contre toutes nos attentes, dans un communiqué a condamné la démission de Ibrahim Boubacar KEITA, et impose des sanctions économique, financière et commerciale contre le Mali ; 1) en violation des textes de notre organisation sous régionale CEDEAO, 2) en violation des conventions internationales des mers, et 3) en ignorant la situation sécuritaire et sanitaire du Mali. J’attire l’attention de la CEDEAO sur la révision de son mécanisme de promotion du protocole de la bonne gouvernance et de la démocratie. Ces sanctions doivent être dirigées contre tous les membres des gouvernements des pays de la CEDEAO qui ne mettent pas en œuvre le protocole de bonne gouvernance et la démocratie. Le maintien de l’embargo ou des sanctions économiques contre Mali met la CEDEAO en porte à faux avec le protocole additionnel de mars 2001 pour la bonne gouvernance et la démocratie qui vise à renforcer une gouvernance pour l’intérêt général du peuple et non le contraire.

A mon humble avis, Mesdames et Messieurs, mettre sous embargo ou couper le soutien à un État dans une situation déjà difficile n’aura aucun un impact significatif sur la bonne gouvernance. Au contraire cela freinera la lutte entamée le 5 juin 2020 contre la mauvaise gouvernance et l’impunité au Mali.

Ce n’est pas en asphyxiant un Etat avec des sanctions économiques que vous ferez la promotion de la bonne gouvernance et de la démocratie en soutenant la CEDEAO dans sa posture de sanction. En le faisant vous vous dressez contre la volonté d’un peuple qui aspire à la démocratie et la bonne gouvernance. La réaction de la communauté internationale me laisse perplexe, et sème la confusion en termes de soutien de l’État. Les États-Unis ont suspendu tout soutien militaire au Mali après la démission du président, a indiqué vendredi 21 août l’émissaire américain au Sahel. L’UE et la France aussi dans un communiqué expriment leurs préoccupations et partagent la posture adoptée par la CEDEAO. Nul n’a besoin de vous faire le dessin de la crise humanitaire que pourra engendrer l’application de ces sanctions en plus de la crise humanitaire provoquée par les conflits au centre du Mali.

La démocratie ne rime pas seulement avec le respect des mandats d’un président démocratiquement élu. La démocratie, est synonyme de justice, d’état de droit, de transparence, de paix et de sécurité. Elle fait aussi appel à la répartition équitable des ressources du pays. Tel est le combat mené par les maliens à travers le M5-RFP. Vouloir uniformiser les États sur le modèle de démocratie du 19e siècle est une utopie et erreur monumentale de la CEDEAO et communauté internationale. Je tiens à attirer votre attention sur la nécessité de faire des reformes des institutions sous régionales et internationales pour la promouvoir l’intérêt et la volonté générale des peuples et non des organisations qui mets au centre la stabilité des institutions de l’État. Il est impossible d’universaliser la même sorte démocratie compte tenu du contexte socioculturel des nations et des États. Nous devons être actuellement dans un monde ou la sécurité humaine doit être la priorité de toutes les organisations nationales et internationales.

Les États du 21e siècle doivent être des États sensés promouvoir l’intérêt général de leurs citoyens. Cela doit être le combat de tous les acteurs qui œuvrent pour la bonne gouvernance et la démocratie. Tel doit être aussi le rôle de la communauté internationale. Par conséquent, les termes des coopérations, financières, militaires et les aides au développement doivent être repensés pour prendre en compte l’intérêt général de la population et non la seule protection des institutions démocratiques.

Mesdames et Messieurs les Chefs d’Etats et représentants des institutions internationales, en rompant votre coopération militaire et aide au développement suite à la réaction de la CEDAO face à la gestion actuelle de la crise, vous contribuerez à la déstabilisation totale du Mali déjà en proie avec l’insécurité et le terrorisme, l’extrémisme violent, et le marasme économique. Sanctionner un Mali menacé de sécession et rongé par la guerre, le séparatisme, et confronté à la crise sanitaire COVID-19 comme tous les autres pays, car l’armée Malienne a pris le pouvoir afin de reconstruire un Mali nouveau sur les fondements d’un État pour le peuple, est contraire au principe démocratique « Par le peuple et pour le peuple ».

Vu les liens d’amitié et de coopération qui nous lient, je vous invite à revoir votre position sur la gestion de la crise actuelle qui éprouve le Mali, tout en accompagnant le Comité National pour le Salut du Peuple (CNSP) dans la mise en œuvre d’une transition inclusive dans le plus bref délai. Si vous voulez aider le Mali, ensemble unissons nos forces pour : L’organisation d’une transition inclusive et d’union nationale, la restauration de l’intégrité territoriale du Mali, la réconciliation nationale, la lutte contre le terrorisme et les crimes organisés, les conflits entre sédentaires et nomades/ intercommunautaires, la restauration de l’état de droit, le Mali a besoin plus que jamais de tous ses partenaires techniques et financiers maintenant en ces moments difficiles. Je terminerai par cet adage des sages africains qui nous enseignent que : ‘‘c’est en période de crise ou difficulté que nous reconnaissons nos vrais amis”.

Je vous remercie.

Soumaïla TRAORE, MD Genre Paix et Sécurité/ Doctorant en Relation International et Diplomatie, CEDS Dakar, Sénégal.Email : [email protected]

 

Source: ledemocratre Mali

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