Au Mali, l’argent a un poids important dans le champ politique caractérisé par un clientélisme concurrentiel. Le politiste Lamine Savané, enseignant en sociologie politique à la Faculté des sciences sociales de l’Université de Ségou, attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’Université de Montpellier décrypte pour Benbere le rôle pervers de l’argent dans l’économie politique de la sociologie électorale au Mali.

Benbere : Quelle place occupe l’argent dans la sélection d’un candidat aux élections législatives ?

Lamine Savané : La problématique de l’argent est au cœur du champ et de l’activité politique au Mali. L’argent occupe une place cardinale dans la sélection interne des candidats pour les élections législatives. Car pour avoir une place de choix sur les listes au sein des partis, plusieurs candidats à la députation apportent une participation financière importante pour les électeurs mais aussi pour les membres du parti qui ont une influence sur le choix final du candidat. Lors de mes enquêtes de terrain, de 2007 à 2011, la majorité de mes enquêtés m’ont confirmé cela. On parlait de 7 à 10 millions de francs CFA déjàCes pratiques sont encore vérifiables aujourd’hui, car sans approfondir mes enquêtes sur la dernière législature un candidat aux primaires d’un grand parti dans une commune de Bamako a été obligé de jeter l’éponge puisqu’on lui demandait une caution de 20 millions de francs CFA. L’argent a eu raison de son militantisme et de sa probité jadis reconnus par ses camarades au sein de parti.

Quelle est sa place le processus électoral en général ?

Si l’argent semble jouer un rôle important dans la sélection intra-partisane, il l’est beaucoup plus encore dans la sélection inter-partisane. Comme cela nous a été relaté lors de nos entretiens, l’argent est au cœur du processus électoral à plusieurs niveaux. Aujourd’hui dans les communes ou les cercles, on ne peut être élu sans avoir à dépenser 30 à 40 millions de francs CFA au minimum, ce sans tenir pas compte des circonscriptions du Nord qui sont plus ou moins dans une logique traditionnaliste. La question que nous devons donc nous poser, c’est de savoir d’où vient cet argent et à quoi il est alloué ? En essayant de répondre à cette question, je pense qu’on peut avoir quelques pistes de réponses intéressantes.

Quel profit en tirent les électeurs maliens ?

Nous pouvons affirmer que les électeurs maliens ont su s’adapter aux nouvelles règles du pluralisme politique tout en tirant profit (au sens littéral) de la concurrence multipartisane. On assiste aujourd’hui à une inversion des rôles où ce sont les « gens d’en bas » qui fixent le tempo face aux « gens d’en haut », en tout cas jusqu’à l’élection. Et ce pouvoir temporaire qu’ils ont, ils comptent bien le monnayer à prix fort. Ce changement de rôle est très bien expliqué dans l’ouvrage La démocratie à pas de caméléon du politiste Richard Banégas sur le Benin. Les électeurs monnayent âprement leur voix  et veillent, chacun à leur niveau, à maximiser l’échange électoral. Loin de consacrer la mise sous tutelle des électeurs, souvent évoquée dans les analyses du clientélisme, la relation clientélaire, instrumentalisée par les groupes populaires, apparait à ce titre comme un des vecteurs d’initiation aux règles nouvelles du pluralisme.

L’argent, les cadeaux et les dons qu’ils reçoivent sont-ils perçus par les électeurs comme relevant de la corruption politique ?

La corruption politique reste le plus grand mal du Mali. Cependant, il faut plus de subtilité pour appréhender la différence entre la corruption politique et les solidarités primordiales. L’argent étant indispensable pour mener une campagne électorale, les périodes de celles-ci deviennent très vite des périodes propices à la corruption, au clientélisme électoral. Ainsi, la campagne électorale est clairement perçue par la majorité des citoyens comme le moment où l’on peut reprendre aux hommes politiques l’argent qu’ils ont amassé de manière indue, depuis leur accession au pouvoir ou, plus généralement, depuis l’indépendance. Les députés apparaissent donc sous cet angle comme redevables en fonction de leurs statut d’élites.

La pauvreté serait une des clés d’explication ?

La paupérisation des populations urbaines ou rurales de manière générale ne peut tout expliquer. Il y a d’autres paramètres comme la prise en compte de l’intériorisation des codes du vote pluraliste via le levier clientélaire par les électeurs eux-mêmes. Il y a donc aujourd’hui progressivement une inversion des règles du jeu de clientélisme politique. La rupture introduite par le pluralisme sur le plan symbolique est intéressante. En plus des bénéfices matériels qu’elle engendre, la concurrence clientéliste permet d’inverser les liens de dépendance entre les Big Men et les dominés dont ils recherchent les voix.

Quelles en sont les conséquences sur l’activité politique ?

Parler du rôle pervers de l’argent dans l’économie politique de la sociologie électorale au Mali est un doux euphémisme. Sans conteste, l’argent corrompt le système démocratique malien. C’est la gangrène réelle de la démocratie malienne. Le fait d’attribuer des dons aux populations dans une campagne peut relever de la corruption mais pourtant est perçue comme normal par les militants. Mais au-delà de cette ambigüité quant au rôle de l’argent, il ne faut pas sous-estimer la corruption politique qui mine la démocratie. Elle participe à saper les valeurs fondamentales de la pensée démocratique. Il peut s’agir d’un véritable « putsch électoral ». Le jour du vote, on atteint vraiment des sommets quand on vient échanger sa carte d’électeur contre un billet de 1000 ou 2000 francs CFA.

Source : Benbere