Boubacar Doumbia, écrivain : « Le concept N’domo pourrait contribuer à la création d’emplois »

Boubacar Doumbia, écrivain, promoteur du Centre N’domo de Ségou, a publié, en 2020, chez les Editions La Sahélienne « Le Concept N’domo, une réponse à l’entrepreneuriat solidaire et à l’auto emploi des jeunes ». Il donne ici des explications sur le « Concept N’domo » et indique l’avantage que le Mali pourrait tirer de la vulgarisation de cette pratique inspirée des valeurs traditionnelles maliennes.

Le Pays : qu’est-ce que le N’domo ?

Boubacar Doumbia : le N’domo est la première étape d’initiation des jeunes dans le milieu bambara. Une pratique qui a continué jusqu’après les indépendances. À partir de cette période, elle sera au fur et à mesure abandonnée au profit de l’école occidentale.

Pourquoi a-t-elle été abandonnée au profit de cette école ?

Parce que tous les jeunes qui devraient fréquenter cette école traditionnelle ont été envoyés à l’école occidentale qui n’a pas intégré cette pratique d’initiation.

En quoi le n’domo vous semble-t-il aussi intéressant ?

Le plus intéressant dans le n’domo est le regroupement des jeunes, leur initiation, qui correspond à leur formation, et leur insertion dans la vie active. Nous nous sommes servis de cette méthode pour mettre en place un concept : le concept n’domo.

Pouvez-vous nous expliquer davantage ce concept n’domo ?

Il s’agit d’une autre manière de gérer l’emploi au niveau de nos localités. Parce que chez nous, c’est le système occidental qui est couramment utilisé dans le secteur de l’emploi. Les jeunes font des études, ils ont un diplôme et ils sont à la recherche d’un emploi. Il se trouve que dans notre société, il y a un système qui est présent et que nous pouvons exploiter.

Quel est ce système ?

C’est les potentialités que nous avons au niveau du pays et les valeurs sociétales que nous avons. On a essayé de faire une symbiose pour mettre au point une forme d’entreprise sociale et solidaire.

Une entreprise sociale et solidaire ? Qu’est-ce qui la différencie de toutes ces entreprises qui existent chez nous ?

Avec l’entreprise sociale et solidaire, les jeunes travaillent ensemble. Au lieu qu’un seul individu exerce un travail, on a un groupe de personnes qui travaille ensemble.

Avec l’entrepreneuriat social et solidaire, les jeunes vont travailler avec un système propre à eux.

En jetant un coup d’œil sur la société traditionnelle, vous allez constater qu’il y a trois formes de travail, à savoir le travail collectif, le travail individuel et le travail de soutien.

Qu’est-ce que ce système traditionnel peut-il apporter à nous modernes ?

Au sein de l’entreprise sociale et solidaire, tous les jeunes vont travailler dans le cadre du travail collectif, et la marge de bénéfice est équitablement répartie entre eux. Cela concerne une commande et au-delà des commandes. Par ailleurs, chaque jeune est libre de réaliser ou de faire un travail d’ordre individuel et ce qu’il va y gagner est pour lui-même.

Il y a d’autres dimensions dans le fonctionnement de cette forme d’entreprise.

Lesquelles ?

Je veux parler du travail de soutien. Dans nos traditions, une personne qui réside chez un tuteur va travailler pour lui-même durant cinq (5) jours et pour le tuteur pendant deux (2) jours.

Nous avons adopté ce même système. Au sein de l’entreprise sociale et solidaire, on va travailler du lundi jusqu’au samedi ou dimanche pour avoir le montant qui revient au tuteur qui est l’entreprise elle-même. On prélève 10 % sur le travail collectif et 10 % sur le travail d’ordre individuel et c’est ce montant qui revient à l’entreprise et assure son fonctionnement.

Il y a aussi l’accompagnement des jeunes pour qu’ils puissent se prendre totalement en charge. Pour cela, il y a un mécanisme qui a été mis au point et qui correspond à nos valeurs sociétales.

Parlez-nous de ce mécanisme ?

Ce n’est rien d’autre que nos valeurs culturelles dont j’ai expliqué au début de notre entretien. Il s’agit du regroupement des jeunes de la même tranche d’âge, leur formation et leur insertion dans la vie active. On a fait une transposition de cette pratique vers l’artisanat. Ce qui fait que le n’domo d’aujourd’hui est différent de celui d’hier.

Qu’est-ce qui fait cette différence ?

Dans le n’domo d’aujourd’hui, on valorise le coton avec les techniques traditionnelles de teinture tout en créant de l’emploi pour les jeunes.

« Les techniques traditionnelles de teinture tout en créant de l’emploi pour les jeunes » ? Expliquez-nous !

En regardant le Mali, nous constatons que le pays produit beaucoup de coton. Mais la quasi-totalité de cette production est malheureusement exportée.

En plus de la disponibilité de cette matière première, nous avons aussi des techniques traditionnelles de teinture qui ont existé chez nous depuis la nuit des temps. Nous sommes en mesure de valoriser ces techniques et de les appliquer sur le coton afin d’avoir quelque chose d’original. Nous avons donc fait une symbiose des deux.

Une symbiose, vous dites ?

Oui. Je veux parler de la symbiose du coton malien et des techniques traditionnelles de teinture. Nous avons également mené des recherches sur les tisanes, les couleurs… afin d’avoir des produits cent pour cent naturel, authentique et qui sont aujourd’hui très recherchés par l’occident et par nous-mêmes.

Comment cette transposition peut-elle être pourvoyeuse d’emplois ?

Le concept N’domo peut nous aider dans la résolution du problème de l’employabilité des jeunes. Car au lieu que les jeunes évoluent individuellement en prenant une entreprise ou en faisant face à une entreprise, on aura juste un ensemble d’individus qui peuvent mettre au point une entreprise sociale et solidaire et la faire fonctionner comme on a l’habitude de le faire.

Pouvez-vous aller au fond de vos idées ?

Comme je l’ai expliqué tantôt, nous avons d’abord tenté de valoriser le textile malien. Au lieu que tout le travail soit exécuté avec les petits métiers, nous avons fait en sorte qu’on puisse l’exécuter avec les grands métiers améliorés qui mettent à notre disposition des tissus uniformes qui sont très recherchés sur le marché international. Sur ces tissus, nous avons appliqué des techniques traditionnelles de teinture, tel que le bogolan, le basilan et le Gala, qui sont des produits propres à nous, afin de leur donner une nouvelle forme.

Vous venez de nous parler de basilan et de bogolan. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le « bogolan » est un concept bambara. « Bogo » qui signifie la terre, et « lan », un dérivatif en bambara pour signifier ce qui permet d’atteindre un résultat. Donc, le concept « bogolan » renvoie au résultat de la terre sur le tissu. Pour l’atteinte de ce résultat, on passe par une étape, durant laquelle un autre produit est utilisé qu’on appelle Basilan (plante médicinale). On parle donc de « basilan fini » (résultat de la plante médicinale sur le tissu).

Ne pouvons-nous pas trouver d’autres pratiques, dans nos sociétés traditionnelles, différentes du n’domo ?

En jetant un coup d’œil sur la société, autour du travail et autour de l’insertion, une autre pratique, différente de celle que nous venons de mettre au point, peut être possible. Au sein de la société, on a des pratiques sur le plan culturel. Sur le plan économique, on a également des formes de travail qui existent. Mais c’est sur le plan social qu’on a pris la manière dont l’insertion se faisait.

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées dans le processus de publication de cet ouvrage ?

J’ai tenté à maintes reprises de publier ce livre, mais je n’avais pas de fonds pour pouvoir l’éditer. Au niveau de Ségou, avec le Conseil régional, j’ai bénéficié du soutien de l’Agence luxembourgeoise pour la coopération au développement dans le cadre de la formation et Insertion des jeunes ruraux au Mali. C’est ce contact établi qui a permis l’édition de ce livre.

Aujourd’hui, comment se procurer de cet ouvrage et à quel prix ?

On a édité le livre. L’objectif n’est pas de faire une vente, mais plutôt de le mettre à la disposition des jeunes qui ont peur d’entreprendre un outil qui va leur permettre de s’imprégner de ces idéaux ou du concept et d’avoir en fin de compte le courage d’entreprendre non seulement individuellement, mais aussi en groupe.

Le livre est disponible à l’Agence luxembourgeoise pour la coopération et le développement. On a également une partie au niveau du Conseil régional. Une autre partie se trouve entre nos mains pour les jeunes. Au fur et à mesure que les jeunes viennent, on leur donne des explications avant de leur remettre le manuel.

Donc le manuel n’est pas à vendre ?

Pour le moment, nous sommes en train de remettre ce manuel à ceux qui veulent entreprendre.

Dernière question. En quoi le bogolan et le basilan, dont vous avez tantôt parlé, sont si importants aujourd’hui selon vous ?

Autrefois, le bogolan et le basilan étaient utilisés comme des accessoires vestimentaires. Aujourd’hui, nous avons décliné ces accessoires vestimentaires en accessoires de décoration, comme les jeter de lit, les couses de coussins, les nappes de table. Bref, tout ce que nous pouvons utiliser à l’intérieur des maisons comme décoration. En plus de toutes ces utilisations, dans notre déclinaison, nous faisons des accessoires de mode tels que les écharpes, etc.

Ces pratiques permettent aux jeunes d’avoir de l’argent. Ce qui les stabilise dans le terroir. Je pense que si le Mali expérimente le concept n’domo, cela pourrait contribuer à la création d’emplois pour les jeunes.

Réalisé par Fousseni Togola et Bakary Fomba

Source: Journal le Pays- Mali

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