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Entretien avec le Directeur pays du Conseil Norvégien pour les Réfugiés (nrc) au Mali, Hassane Hamadou ” La mobilisation massive de moyens sécuritaires et militaires au cours des dernières années n’a pas amélioré la sécurité pour les populations dans les zones affectées par le conflit “

S’il y a bien un sujet qui préoccupe aujourd’hui les Maliens, c’est la situation humanitaire qui ne cesse de se détériorer dans certaines parties du territoire national. Une situation en grande partie liée à l’insécurité qui sévit dans ces zones. De plus si, jusqu’ici, des moyens militaires colossaux ont été mobilisés, le financement des besoins humanitaires est très faible. Raison pour laquelle nous nous sommes entretenus avec le Directeur pays du Conseil Norvégien pour les réfugiés (NRC), le Nigérien Hassane Hamadou, afin d’en savoir davantage sur la situation humanitaire qui prévaut au Mali.

 

‘Indépendant : Comment se porte la situation humanitaire au Mali ? 

Hassane Hamadou :La situation humanitaire au Mali se caractérise, depuis le début de l’année, par une forte tendance à la détérioration. Celle-ci est liée à plusieurs facteurs, notamment les conflits en cours avec leurs conséquences d’insécurité dans les régions du nord et le centre du pays. Au nombre de ces facteurs figure également le développement du conflit intercommunautaire au centre du pays. Une situation consécutive à l’insécurité généralisée que l’on observe, depuis un certain moment, dans ces régions où les gens se promènent avec des armes et il y a des routes et des zones sur lesquels ils exercent une certaine influence. C’est ce qui entraine de nombreux déplacements forcés des populations et la fermeture des écoles. À la fin du mois de juin dernier, il y avait plus de 900 écoles fermées dont plus de la moitié se trouve dans la région de Mopti.

Dans ces zones, il y a énormément de problèmes de protection, car ces violences conduisent à des pertes en vie humaine et à des destructions de biens matériels, entre autres.

Tout cela entraine des conséquences sur l’activité humaine. Comme vous le savez, les gens ont besoin de mobilité pour subvenir à leurs besoins surtout dans un contexte où la plupart des communautés sont vulnérables. L’insécurité réduit cette mobilité.

Une autre conséquence entrainée par cette situation, c’est la baisse de revenu et de la capacité de production alimentaire pour les populations. On est actuellement dans la période de soudure où, d’après le Cluster sécurité alimentaire, il y a plus de 600 000 personnes qui vont être en besoin urgent de vivres. Depuis le début de l’année, on observe une tendance à la détérioration sans que l’on ne voit de manière précise une action susceptible d’influencer positivement ou stopper cette tendance pour que les gens puissent vivre en sécurité et vaquer à des activités productives pour subvenir à leurs besoins.

L’Indép. : Récemment vous avez publié un rapport sur les crises les plus négligées de la planète où le Mali figure en septième rang. En quoi la crise du Mali est-elle si oubliée que cela ?  

H.H :Chaque année, le NRC analyse la situation des grandes crises humanitaires dans le monde. Toutefois, l’on observe que les crises n’ont pas le même niveau d’attention de la part des médias, de la communauté internationale ou des bailleurs.

C’est sur la base d’un certain nombre de critères dont ceux susmentionnés que NRC fait son classement des crises négligées.

Effectivement, pour le classement de cette année, le Mali figure parmi les crises considérées comme négligées. Ceci, pour la simple raison que lorsque vous prenez comme exemple l’appel à l’aide pour financer le fonds humanitaire que OCHA lance chaque année, sur les 295 millions de dollars US sollicités pour répondre aux besoins les plus urgents au Mali, seuls 22% avaient pu être collectés au moment de la publication de ce rapport.

Dans un contexte comme celui du Mali où l’on observe un accroissement des besoins humanitaires, l’estimation de 295 millions de dollars US du début de l’année est probablement dépassée en ce moment.

Il y a également un autre aspect que le rapport prend en compte : c’est la protection des civils. D’une manière générale, on a observé une détérioration de la situation sécuritaire sans qu’il n’y ait d’initiatives nouvelles ou d’action pouvant stopper la spirale de la violence ou au moins amorcer une tendance à la baisse de tension.  Nous avons l’impression que la mobilisation massive de moyens sécuritaires et militaires au cours des dernières années ne s’est pas traduite par une amélioration de la sécurité pour les populations dans les zones affectées par le conflit.

On ne parle de la crise au Mali que lorsqu’il y a des attaques tragiques dans lesquelles des dizaines de personnes perdent la vie. Et on a tendance à ne pas couvrir la tragédie quotidienne qui fait que tous les matins, il y a des gens qui perdent leur vie, qui sont empêchés d’aller à la foire locale, qui sont braqués sur les routes ou qui sont contraints de fuir et de tout abandonner. Allez dans une ville comme Sévaré et vous verrez la réalité de ces déplacés. Il y a toute cette tragédie humaine qui se déroule, mais les actions de médiatisation ne se mettent en branle que lorsqu’il y a des dizaines de personnes tuées suite à une attaque. Le fait que le Mali est une crise oubliée est aussi dû au manque d’attention des médias sur ce qui se passe au quotidien et les conséquences sur la vie de milliers de personnes.

L’Indép. : Est-ce que cela n’est pas dû au fait que l’attention est plus portée sur la situation sécuritaire et que le plaidoyer n’est pas très agressif ?

H.H :Je ne dirai pas que les besoins humanitaires sont oubliés. Ils sont bien pris en compte, mais pas suffisamment. Il est clair que nous sommes dans une crise multidimensionnelle. Celle-ci demande une réponse holistique. La seule réponse militaire ne peut apporter la solution pour les populations.

Certes, il y a un investissement massif par rapport à la réponse militaire et de l’autre côté nous attendons qu’il y ait davantage d’efforts également par rapport à la réponse humanitaire et celle liée au développement d’une manière générale.

C’est clair que pour le moment, on a l’impression qu’il y a un déséquilibre en termes de moyens financiers mobilisés entre la réponse militaire et la réponse humanitaire et de développement.

L’Indép. : Selon vous, quelle est la raison de ce déséquilibre ?

H.H :Je ne pense pas qu’il y ait une volonté pour que les besoins humanitaires et de développement ne soient pas suffisamment pris compte. Il y a certainement une logique de pacifier certaines zones du pays et une logique d’assurer le retour des services de l’Etat et l’armée sur certaines parties du territoire malien. Mais, en même temps, cette réflexion doit être associée à celle visant à répondre à la crise humanitaire et au problème de développement.

Si on veut assurer la sécurité, c’est au profit de la population. La sécurité, c’est aussi avoir un abri et des biens protégés, c’est envoyer les enfants à l’école, c’est aussi avoir de quoi se nourrir. Il ne suffit pas d’être uniquement entouré de forces armées. La vie d’un être humain est un tout. Il faudrait, du point de vue des réponses, que l’ensemble des besoins soit suffisamment pris en compte.

Lorsque l’on observe les retombées sur la population de 2018 à 2019, l’on a surtout l’impression que la protection des populations ne s’améliore pas à la hauteur des investissements faits au niveau des secteurs militaires et sécuritaires.

L’Indép. : Votre vision par rapport à la situation des enfants déscolarisés?

H.H : Effectivement, les enfants, du fait de leur vulnérabilité, sont les premières victimes de cette crise. La meilleure sécurité pour un enfant est d’abord le cadre familial, puis l’école et la communauté. Certes, l’insécurité est marquée par ces menaces, ces déplacements, ces destructions de maisons et d’autres biens. De l’autre côté, l’école est un moyen de sécuriser les enfants en les occupant à mieux préparer leur avenir.

Malheureusement, dans cette crise que connait le Mali, l’école aussi n’est pas épargnée. Certains enseignants en raison de l’insécurité sont obligés de quitter l’école.  Dans certains cas, c’est toute la communauté qui n’est pas en sécurité pour laisser les enfants aller seuls à l’école.

Il est difficile pour les enfants de s’épanouir dans un tel contexte. Il faudrait faire en sorte, là où c’est possible, d’amener tout le monde à comprendre que le fait d’aller à l’école est un droit pour les enfants et non une faveur.

Il faut que l’on tienne l’école en dehors des conflits communautaires, politiques et militaires. Il est important que les acteurs armés tiennent les enfants en dehors de leurs organisations pour qu’ils puissent étudier et qu’on puisse garantir aux enseignants la sécurité dont ils ont besoin pour s’adonner à leurs activités consistant à bien éduquer les enfants et à les instruire.

L’Indép. : Avez-vous un message à lancer ?

H.H : Je souhaite que l’on permette aux humanitaires de faire librement leur travail dans toutes les zones affectées par la crise. Leur seul but c’est d’assister les personnes qui sont dans le besoin. Il faudrait qu’on puisse également assurer aux populations civiles la protection et la sécurité nécessaires pour leur permettre de vaquer à leurs occupations. Sans cela, il sera impossible d’éviter une détérioration de la situation humanitaire.

Je pense que nous sommes dans un contexte où les communautés ont besoin de se parler. Il faudrait aussi que toutes les voies de résolution pacifique des conflits soient explorées. L’utilisation de la force armée doit être proportionnée afin que les civils et les biens privés et publics soient épargnés.

Source: l’Indépendant

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