Général Béguélé Sioro : «Je conseille aux officiers de vivre dans les mêmes conditions que leurs éléments»

Cette année, l’Armée malienne fête ses 60 ans d’existence. Le général de brigade aérienne à la retraite et ancien responsable en charge des équipements porte un regard sur notre outil de défense de sa création à nos jours et suggère des pistes pour sortir de la crise sécuritaire

 

L’Essor : L’Armée fête cette année ses 60 ans d’existence. Quel regard portez-vous sur notre outil de défense, de sa création à nos jours ?
Gal Béguélé Sioro : 
L’Armée malienne a été créée par le président Modibo Keïta après l’accession de notre pays à l’indépendance. Il a perçu, dès les premières heures de notre indépendance, qu’il lui faut une armée nationale et qu’il faut qu’il libère les troupes coloniales. C’est ce qu’il a fait le 20 janvier 1961, date à laquelle les derniers soldats ont quitté le sol malien. Cela marque la date anniversaire de notre armée. L’Armée a été fondée par des anciens officiers très patriotes qui pouvaient rester dans l’armée française. Mais, ils ont trouvé bon de retourner à la mère patrie pour bâtir l’armée nationale. Ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour créer une armée nationale.

Il faut dire que notre armée a commencé à se développer avec les partenaires du Mali, en l’occurrence les pays d’obédience socialiste. à l’époque, le Mali faisait partie des pays non alignés. Donc, ces pays socialistes ont été les premiers à soutenir notre armée. En Afrique par exemple, c’est l’égypte de Nasser qui nous a donné des armements. Tous les anciens militaires se rappellent du fusil «Akim», du «pistolet mitrailleur RAU» (République arabe uni)»… Ces armes ont été livrées à l’Armée malienne par l’égypte, la République arabe Uni à l’époque. Par la suite, la Tchécoslovaquie a beaucoup appuyé l’Armée malienne, en livrant des véhicules. La Russie (ex-Union des républiques socialistes soviétiques) a donné les premiers chars et les premiers équipements. Les Russes nous ont également donné d’autres types de mitrailleuses. Quant à la République populaire de Chine, elle a été le premier pays à nous livrer les kalachnikovs pour la milice populaire.

Nous avions été équipés de «BRDM» ensuite, les moyens aériens ont suivi. Ce que je sais, les premiers avions de chasse étaient les Mig-15 et Mig-17. Je ne sais pas si c’est à la fin du régime de Modibo Kéïta ou au début du régime militaire de Moussa Traoré. Mais une chose est certaine, c’est que l’essentiel des équipements militaires de l’armée a été acquis sous le régime du Comité militaire de libération nationale (CMLN) grâce à la clairvoyance et au dynamisme du lieutenant-colonel Kissima Doukara qui était ministre de la Défense et de la Sécurité intérieure.
En tout cas, pour la modernisation de notre armée, Kissima Doukara doit être le principal acteur parce que c’est en ce moment que les élèves des terminales ou ceux ayant le Bac ont été recrutés pour aller faire les formations d’ingénieurs, de pilotes etc. Les éléments du CFP ou de l’ECICA, eux aussi, on les prenait pour les envoyer faire la formation de technicien d’avion, si bien que dans les années 70-75 jusqu’en 80, l’armée de l’air avait beaucoup de cadres techniques. Elle n’avait rien à envier à aucune autre armée.

Donc, grâce au dynamisme de Kissima, nous avons eu comme équipements modernes toute la série des Mig 21. Ensuite, nous avons eu l’AN26 pour les transports aériens. Tout comme des hélicos en provenance de la Chine qu’on appelait les Z5 et un hélicoptère en provenance de la Russie, le Mig8. Tous ces équipements aériens ont été acquis pendant ces temps, c’est la plus belle période que l’armée de l’air ait connue.
Les changements en URSS ont joué sur la coopération, parce qu’avant, les Russes pouvaient nous donner des matériels à crédit à long terme. Ce qui n’était plus à l’ordre du jour avec la nouvelle donne. Désormais, il fallait payer 50% à la commande et le reste à la livraison. Le Mali n’était pas prêt pour cela, puisqu’étant habitué à l’ancien système. Aussi, il n’y avait pas de volonté pour équiper l’armée.

Pendant les premiers dix ans de la IIIè République, on avait élaboré une Loi de programmation militaire qui n’a pas vu le jour parce qu’on l’a couplé à la délocalisation des garnisons. La délocalisation d’un camp demande la réalisation de beaucoup d’infrastructures, de services, de logements pour les militaires, des écoles pour leurs enfants. Ce projet a été mis dans les tiroirs, parce qu’il fallait beaucoup d’argent pour le mettre en œuvre. Si on avait fait cette première loi de programmation militaire, on allait acquérir des équipements et, peut-être que les rébellions successives allaient être maitrisées. On n’a pas eu réellement une volonté politique pour équiper l’Armée de 1992 jusqu’à mon départ à la retraite en 2014.

L’Essor : Notre pays est confronté à une crise sécuritaire sans précédent depuis 2012. Quelle solution préconisez-vous pour une sortie de crise ?
Gal Béguélé Sioro : 
Il faut savoir d’où vient le problème. Qu’est-ce qui a amené la crise de 2012 ? C’est la guerre en Libye. Quand la Libye a été attaquée par les puissances occidentales et que Kadhafi a été «liquidé», ce pays est devenu un hors-la-loi et chacun se servait dans ses stocks. Or, la Libye était l’un des pays les mieux dotés dans les différents types d’armements. Il y a trop de paramètres non définis qui ont compliqué cette guerre asymétrique qui implique beaucoup d’acteurs.

Quand on essaye de résoudre le problème d’un côté, on fait soulever un autre et vice-versa. Si le problème n’était que la rébellion, il n’y avait pas trop de soucis. Car, cette rébellion a été d’ailleurs circonscrite à Kidal et dans ses zones : Boureïssa, Tessalit…avec une partie vers Léré, Nampala. Déjà, l’armée était bien présente dans ces lieux. Mais pourquoi le problème a persisté ? Pendant que les gens étaient sur le terrain, beaucoup de parents téléphonaient à leurs enfants pour leur dire de ne pas se faire tuer pour le président ATT. Mais, est-ce qu’ils se battaient pour ATT ? Chacun de nous est venu dans l’armée parce qu’il l’a voulu. C’est le volontariat. Je ne vois pas pourquoi quelqu’un d’autre doit interférer dans cela. L’état a le devoir impérieux d’équiper, d’entretenir l’armée avant de l’envoyer sur le terrain. Si l’état n’a pas ces moyens, il n’envoie pas les gens sur le front.

Le problème était simple au départ mais maintenant il est compliqué. Pour cela, il doit y avoir des solutions politiques, économiques et militaires. Les solutions militaires sont sur le terrain, c’est-à-dire que l’armée arrive à battre tous ces gens. Mais, tant que les mesures d’accompagnement politique et économique ne suivent pas, le problème va revenir parce qu’à plusieurs reprises, l’armée a su contenir la rébellion, mais les mesures économiques et politiques ont été faiblement mises en place et le problème est revenu. Tout problème doit être résolu sur la base de la vérité. Les hommes aujourd’hui ne demandent qu’à être commandés. Commander veut dire quoi ? Le commandement doit être par proximité, on ne peut pas commander les hommes de loin. Si j’ai des conseils à prodiguer aux chefs militaires, je leur dirai de vivre dans les mêmes conditions que leurs éléments. Toutes les rumeurs tendant à dire que l’Armée malienne n’est pas formée, ni instruite, sont fausses. L’Armée malienne est instruite, formée, mais elle n’est pas entraînée. C’est l’entraînement qu’il faut revoir pour que le soldat puisse mettre ses connaissances théoriques au niveau des réflexes.

L’Essor : Dès les premières heures de cette crise, les partenaires de notre pays, notamment la France, sont venus au chevet du peuple malien. Que devrions-nous attendre de ces partenaires, vu l’évolution de la situation sécuritaire ces derniers temps ?
Gal Béguélé Sioro : 
La solution se trouve entre les mains de nous Maliens d’abord. N’attendons pas que quelqu’un d’autre vienne pour résoudre la crise. Depuis 2013 ou 2014, la communauté internationale est sur le sol malien et tente de trouver une solution au problème. Avec les accords de Ouagadougou, l’administration malienne était revenue à Kidal et s’était installée un peu partout. Mais après, la situation a dégénéré et le problème s’est déplacé progressivement jusqu’au centre du pays où on a trouvé un moyen lugubre en opposant des gens qui ont vécu des millénaires ensemble et qui ont des liens de mariage entre eux, c’est-à-dire les Peulhs et les Dogons.

L’Essor : Beaucoup de nos compatriotes fondent l’espoir sur la Transition pour mettre fin à cette situation. Est-ce que vous partagez ce sentiment ?
Gal Béguélé Sioro : 
C’est l’union de toutes les forces vives qui doit se faire autour de la Transition pour trouver les solutions. La Transition va faire ce qu’elle peut. Je pense que les autorités de la Transition doivent se mettre à l’œuvre en essayant de faire ce qu’elles peuvent faire en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme. Il faut qu’on arrive à récupérer une bonne partie de notre territoire. Mais, on ne peut pas faire seul ce travail. Donc, il faut trouver d’autres acteurs, c’est-à-dire des partenaires stratégiques, pas pour remplacer ceux qui sont là, mais pour les compléter. Parce que chacun a sa petite dose de connaissance, de savoir-faire. Je ne comprends pas pourquoi les soldats de la Minusma ne se battent pas contre les terrorisme. Alors qu’en Centrafrique, les Casques bleus ont mandat pour se battre. Pourquoi cela ?

Propos recueillis par
Bembablin DOUMBIA

Source : L’ESSOR

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