Interview de Me Alassane Diop réalisée et publiée par les LES ÉCHOS

1. Vous êtes un avocat connu au Mali cependant, il est important de vous connaitre mieux…

Je vous remercie Mr DOUGNON. Je suis simplement un avocat au barreau du Mali. C’est une présentation suffisante, je trouve. En toutes circonstances lorsque je prends la parole publique je voudrais rester un homme en robe, un avocat dans la cité. J’ai un modèle inaccessible, vers lequel je voudrais tendre, Me Demba Diallo, le juriste au pied nu, le panafricaniste, il est l’un des pères fondateurs des jeunes états indépendants de l’Afrique de l’Ouest. Le Mali lui doit sa démocratie et sa constitution, celle qui va être révisée aujourd’hui. S’il avait été là, oh que le débat allait être intéressant, électrique et éclectique. Qui suis-je comparé à un tel devancier? J’ai encore en mémoire une de ces répliques mémorables : lors du procès crimes de Sang, un truculent avocat sénégalais Me Bah ne cessait de répéter à la cour : « le silence est d’or ! Le silence est d’or » agacé Me Demba Diallo s’insurgeait « oui, si le silence est d’or, le silence est d’or mais moi j’aime la cadence la cadence des mots, ça goloba chez moi ». C’était magique. En ce qui concerne ma modeste personne, j’ai été président de la prestigieuse association des jeunes avocats du Mali AJAM, vice-Président de la fédération des unions et associations de jeunes avocats d’Afrique FAUJA. J’ai été aussi secrétaire de la conférence de mon Barreau et j’ai gagné quelques prix d’éloquence notamment un prix de la conférence des barreaux de la francophonie. C’est juste là des distinctions enviées dans le monde des avocats et des reconnaissances de confrères, rien de plus.

2. La lutte contre la corruption semble être déclenchée, qu’en pensez-vous?

Vous croyez vraiment ? Je vous renvoi la question? Je ne crois pas à une lutte contre la corruption sans une stratégie de lutte mûrie, pensée, planifiée et qui implique une coopération entre le pouvoir exécutif qui donne le tempo et l’impulsion vigoureuse qui suscite la peur et la fin de la pratique, le pouvoir législatif qui fixe le canevas, parfois allant jusqu’à modifier les modes de preuves, les délais et des voies de recouvrement et le pouvoir judiciaire chargé de sanctionner avec la dernière rigueur. Une lutte engagée par les juges esseulés, un ministre esseulé sans l’appui de l’exécutif et contre l’exécutif et le législatif est vaine et sans lendemain. Comment peut-on juger des délinquants économiques si des complices députés continuent de bénéficier de l’immunité parlementaire, un ministre du gouvernement s’il n’est pas démis de ses fonctions ? Ne nous leurrons pas, c’est un tout. On est très loin ici du niveau d’efficience des vieilles démocraties dans lesquelles le pouvoir judiciaire a les moyens qu’il faut et l’indépendance indispensable.Vous savez, La lutte contre la corruption, je l’ai entendu pour la 1ere fois sous le règne du Général Moussa Traoré, je n’ai pas connu le régime de Modibo KEITA , la corruption existait-elle en ce moment ? Oui mais les hommes étaient des géants. Jeune pionnier de mon état, on dépitait lors des visites officielles le slogan : «L’UDPM? La lutte résolue contre la corruption !! UDPM : la santé pour tous en l’an 2000 ». On est en 2019, la corruption a explosé, la santé n’est pas au rendez-vous, donc méfiance. J’ai bien peur de décevoir mes compatriotes. Mais la lutte contre la corruption est essentiellement une question de gouvernance. C’est pas une question de slogans mais d’actions concrètes de tous les jours. La justice à elle seule ne peut jamais gagner ce combat. Il faut être conscient de cela. Le pouvoir judiciaire n’est pas le 1er levier de la lutte contre la corruption, au contraire, c’est le dernier maillon , lorsque tous les voyants sont au verts. Je félicite le Procureur Kassogue pour son courage et je demande au gouvernement de constituer des avocats rompus à la tâche pour défendre aussi les intérêts de l’Etat et soutenir l’action de la justice. La justice théorique n’a pas de sens si au bout du rouleau l’argent public n’est pas recouvré.

3. Quel est votre avis sur le cas Bakary Togola ?

Pour des raisons déontologiques, je préfère garder le silence sur ce dossier et laisser la Justice faire son travail. Au lendemain de l’arrestation de Mr TOGOLA, je m’étais exprimé dans un article de presse en regrettant une certaine précipitation dans l’affaire. J’ai pensé qu’on aurait pu et qu’on aurait dû entendre toute la chaîne de responsabilité et réagir en conséquence. L’évolution rapide du dossier me donne raison.

4.Et concernant l’achat des avions ou des matériels militaires, le procureur vient de lancer un appel à témoin, c’est quoi un appel à témoin ? est-ce une bonne formule ?

L’appel à témoin n’est pas une mauvaise pratique en soi. Il est lancé chaque fois que l’enquête patauge faute d’éléments pertinents. Dans le cas particulier du dossier d’achat des avions et des matériels militaires, je pense à mon humble avis de praticien du droit que le Procureur a aussi de la matière . Il peut déjà commencer par auditionner certaines personnes clé qui ont dénoncé sur les réseaux sociaux et par voie de presse des faits de corruption très graves sur cette affaire et dans bien d’autres. Il suffit de les écouter pour s’indigner. Il doit écouter le chroniqueur RasBath dont je salue au passage le travail républicain de lanceur d’alerte hyper informé. Dit- il vrai ? Ou serait – il un grand menteur ? la justice doit savoir, le Professeur Clément Dembelé, il parle et dénonce tous les jours, le patron du CNPM Mamadou Sinsy Coulibaly, il a une liste de fonctionnaires , on est en droit de le savoir. En outre, le Président d’une institution, le chef de file de l’opposition parlementaire Soumaïla CISSÈ a également dénoncé et même qualifié ces faits de façon officielle, il doit être entendu. Il y va de la crédibilité des institutions de la république. Je pense que Ies citoyens maliens doivent répondre à l’appel de ce jeune procureur dont je peux attester de la bonne foi et de la probité intellectuelle.
Pour revenir à votre question sur la signification de l’appel à Témoin, il faut savoir qu’un témoin est d’abord une personne pouvant attester de la vérité d’un fait soit qu’il a vu, témoin oculaire ou entendu témoin auriculaire. Il est dit « à charge » s’il témoigne en faveur de l’accusation, « à décharge » s’il témoigne en faveur de la défense. L’appel à témoin lancé par le Procureur de la CIII le 16/09/19 est absolument inédit dans notre pratique judiciaire. Il ne concerne pas seulement l’affaire d’achat des avions et matériels militaires mais toutes les affaires pendantes devant le pôle économique, Dieu seul sait qu’elles sont nombreuses. Je ne doute pas de son efficacité comme mode pour recueillir les éléments de preuve, mais je m’inquiète des dérives de la délation. C’est un peu institué la délation comme moyen pour booster l’action publique alorsqu’on a justement des organes de contrôles étatiques pour répondre à ces actes de prédation. Il faut que ces organes jouent leur rôle, c’est regrettable que l’affaire Bakary TOGOLA parvienne à la Justice sous anonyme. C’est la preuve palpable d’un dysfonctionnement délictuel. Dans son acte d’appel, le Procureur aurait dû aussi rappeler au public que celui qui s’adonne, par ce biais, à lancer des faux témoignages contre X ou Y répondra de ses actes.

5. Pourquoi il ne se saisi pas des dossiers du vérificateur général ; des autres structures de contrôle qui seraient à sa disposition ou à partir des informations qu’il dispose lui-même ?

Oui, on peut bien se poser cette question surtout que conformément à la Loi, le Vérificateur Général du Mali est un dénonciateur institutionnel, il effectue plusieurs types de vérification, à savoir l’évaluation des politiques publiques, la vérification financière, la vérification de performance, la vérification de suivi des recommandations. Le commun des maliens ne s’intéresse qu’aux rapports financiers individuels ou annuels en raison de la cérémonie officielle de remise solennelle faite entre les mains du Président de la République. Je pense que Ies Procureurs généraux doivent s’intéresser aussi aux vérifications de performance et de suivi des recommandations pour mettre fin au système favorisant la corruption et impulser ainsi la croissance économique et sanctionner les parasites.

6. Quelle analyse faites-vous de l’actualité dans le pays ?

J’ai peur de la violence civile qui s’empare du Pays. La révolution des routes, non pas pour le succès des opérations coups de poing. Il suffit d’un blocus pour débloquer des milliards et obtenir des délais d’exécution intenables et bouleversés l’ordre des priorités s’il en existe encore pour l’Etat. J’ai peur que cette barbarie d’un genre nouveau, qui méprise tous les corps intermédiaires de l’administration, les préfets, commandants, gouverneurs tous considérés comme des larbins , ne s’érige comme mode de gestion au Mali.
On doit profiter de la tenue du dialogue national inclusif pour élaborer une planification d’émergence d’un MALI à l’horizon 2050 ou plus. Tout doit être repensé, ce n’est pas seulement des routes qu’il nous faut, le plus urgent, c’est aussi et surtout de l’eau potable déjà, une école de qualité pour tous, de l’électricité pour tous en l’an 2000, un système de santé égal pour le riche et le pauvre, une armée digne de ce nom, une administration moderne et performante, une ville propre une ville du future.

7. Votre mot de la fin ?

Mon mot de la fin. c’est une note d’espoir. Il faut réussir le Dialogue national inclusif. Nous devrions Régler notre problème entre malien. Gagner la paix à tout prix et se projeter vers l’avenir: construire un nouveau MALI , celui d’aujourd’hui est malade de tout : l’insécurité , la corruption et même d’esclavage dans des contrées insoupçonnées. On a plus le droit à l’erreur, s’élever ou périr .
Merci

LES ÉCHOS