Mohamed Amara, sociologue et auteur : «Le fameux charnier de Gossi a provoqué la rupture des accords de défense»

Dans cette interview, Mohamed Amara, sociologue à l’Université des Lettres et des Sciences Humaines de Bamako et auteur de plusieurs livres dont : Marchands d’angoisses, le Mali tel qu’il est, tel qu’il pourrait être, éditions Grandvaux brosse l’état des lieux de la situation sécuritaire au Mali presque deux ans de transition. Mais aussi le rapport des relations entre le Mali et ses partenaires avec la réélection d’Emmanuel Macron. Entretien.

 

 Mali Tribune : quelle analyse faites-vous de la situation sécuritaire au Mali presque deux ans de transition ?

Mohamed Amara : certes, il y a une montée en puissance de l’armée malienne dans le Centre du pays. Par contre dans le reste du pays, notamment dans le septentrion, il y a un risque réel de vide sécuritaire si l’armée malienne ne reprend pas ses positions. Par exemple, dans la région de Gao, sur l’axe Gao-Tillabéry, nombreuses sont les zones où les chefs de villages sont chassés par les groupes terroristes de l’EIGS et d’Aqmi. Par conséquent, l’administration malienne est quasi absente, et si rien n’est fait, ce serait le chao sécuritaire.

 Mali Tribune : Comment vous justifiez cette dénonciation des accords de défense militaire entre Bamako et Paris ?

M A.: c’est quelque chose à laquelle il fallait s’attendre. Mais le cœur du réacteur de cette rupture des accords de défense, c’est le fameux charnier de Gossi où la France, la Russie et le Mali se renvoient la balle. Mais attendons la fin de l’enquête en cours pour en savoir davantage. Pour l’instant, on peut dire que la gestion du charnier de Gossi a excité les rapports diplomatiques entre la France et le Mali, et a finalement abouti à cette dénonciation des accords de défense entre Paris et Bamako. Malheureusement, nous sommes dans un climat de campagne de dénigrement sans précédent.

Cette dénonciation des accords signifierait qu’il y a bien jeu de positionnement des puissances extérieures notamment entre la France et la Russie. N’oublions pas que la Russie tente d’avoir une porte d’entrée sur l’Afrique par le Mali.

 Mali Tribune : selon vous, la fin de cette coopération militaire n’est-elle pas une nouvelle manifestation de la dégradation des relations entre Paris et Bamako ?

M A.: Bien sûr ! C’est une dégradation des rapports entre Paris et Bamako, qui n’arrange pas du tout les liens entre les deux peuples. Mais, elle profiterait encore à la construction des nouveaux rapports entre Bamako et Moscou, futur axe des relations diplomatiques. La question qu’on peut se poser est : à quel prix pour le peuple malien ? Comment quitter les bras d’une puissance pour se jeter dans les bras d’une autre ? Comment préserver l’intérêt du Mali ? A travers ces questions, je veux juste l’importance pour nous Maliens d’être lucides sur les engagements que nous prenons au nom du Mali.

 Mali Tribune : le parlement nigérien a autorisé la présence militaire française sur le sol. Avec l’expérience malienne Paris ne devrait-il pas chercher une autre forme de coopération militaire avec Niamey ?

M.A : avec le Niger, il faut comprendre qu’il y a un précédent et le précédent c’est le Mali. Tout ce qui se construit entre la France et d’autre pays francophones en l’occurrence le Niger se fera en tirant les leçons du cas malien. Il faudra lire le contenu de leurs Accords de partenariat dans ce sens-là. Mais il serait très difficile de penser à l’idée que Paris va refaire les erreurs commises au Mali. Dans ce sens, l’hypothèse la plus haute, c’est la construction de rapports de partenariats d’égal à égal, avec une inflexion pour une coopération plus ouverte avec le partenaire nigérien. Parce que les sociétés civiles, notamment celles du Niger, n’accepteraient plus que leurs dirigeants soient de simples béni oui oui.

 Mali Tribune : selon vous, la question du terrorisme justifie-t-elle une présence militaire extérieure au Sahel ?µ

M A.: ce n’est pas la question du terrorisme qui justifie une présence militaire extérieure au Sahel. C’est la difficulté des Etats sahéliens à faire face au terrorisme qui aurait motivé l’aide des Nations-Unies ou des pays amis tout simplement. Si le Mali, le Niger et le Burkina étaient dans la capacité de faire face aux narcoterroristes, il n’y aurait pas eu d’intervention militaire extérieure. S’il n’y avait pas eu d’instabilité politique en Libye, au Burkina et au Mali, il n’y aurait pas eu d’intervention extérieure. C’est la fragilité des Etats qui explique la présence d’autres forces extérieures chez nous. C’est ce qu’on appelle de la solidarité internationale, qui peut se décliner dans différents domaines. Cette forme de solidarité à terme doit être remplacée par la capacité de nos Etats à faire face à toute forme de menaces : terrorisme, prédation…

 Mali Tribune : Macron vient de rempiler pour un second quinquennat. Quel sera son nouveau plan pour le Sahel avec cette instabilité politique dans cette région ?

M A.: son nouveau plan pour le Sahel n’est pas encore vulgarisé. Mais on peut faire l’hypothèse que la France va plutôt s’appuyer sur des Etats amis et compatibles notamment le Niger, le Burkina, le Tchad ou les alliés (Etats-Unis d’Amérique) pour lutter contre le terrorisme pour qu’il ne déborde pas des côtes africaines. La crise ukrainienne va redéfinir les rapports de force entre la France (l’Europe), les Etats-Unis d’Amérique et la Russie. En fonction de l’issue de la crise ukrainienne, Paris tentera de renouer les rapports diplomatiques avec le Mali. N’oublions pas qu’il y a une forte communauté malienne en France et en Europe qui supporte de moins en moins, ces tensions inutiles entre Bamako et Paris. Un autre point important, il est temps que les autorités maliennes travaillent au retour des civils au pouvoir, car le risque d’enlisement est important. Au futur pouvoir issu des urnes, de redéfinir les contours des nouvelles coopérations entre les deux Etats.

Propos recueillis par

Ousmane Mahamane

Source : Mali Tribune

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