La grande interview de ce mois reçoit Madame Ute Kollies, chef de Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies au Mali (OCHA-Mali). Dans cette interview à bâtons rompus et réalisée le 23 mars 2020 par téléphone, le chef de Bureau OCHA-Mali nous fait l’état actuel des besoins d’assistance humanitaire sur l’ensemble du territoire national.  Après avoir rappelé que le nombre de personnes dans le besoin d’assistance humanitaire est passé de trois millions deux cent mille (3.200.000) en janvier 2019 à trois millions neuf cent mille (3.900.000) en juillet 2019, Madame Ute Kollies pense que pour l’année 2020, les signes sont pour l’instant  négatifs. Lisez plutôt !

 

Ziré :Bonsoir Madame le chef de bureau OCHA-Mali. Présentez-vous à nos fidèles lecteurs !

Madame Ute Kollies :Je suis Madame Ute Kollies, je suis le chef de bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies au Mali, depuis avril 2014. Donc, ça veut dire que j’ai fait désormais environ six ans au Mali. Auparavant, j’étais chef de bureau de la Coopération dans d’autres pays comme la Côte d’Ivoire, le Tchad et le Zimbabwe.

Expliquez-nous  les missions de OCHA au Mali ?

OCHA en tant qu’organisation des Nations Unies à toujours cinq (05) tâches spécifiques dans n’importe quel pays où elle est active.

La première activité est de coordonner toutes les réponses humanitaires dans les pays où nous intervenons. Au Mali, nous sommes en contact spécifiquement avec environs 150 partenaires.

La coordination se fait de manière sectorielle, ça veut dire qu’on couvre les différents secteurs des différentes zones géographiques. Comme vous le savez, le Mali est un grand pays et les besoins sont presque partout dans toutes les régions. Donc, il fallait organiser une réponse appropriée pour tout le monde.

Deuxième chose, nous sommes responsables de la mobilisation des ressources. Si on veut intervenir pour aider les populations, on a besoin de l’argent. Dans ce cadre là, OCHA a pour mandat de mobiliser les ressources nécessaires en soutenant la coordinatrice humanitaire où le coordinateur humanitaire dans les pays concernés.

Troisièmement, nous sommes censés assurer un plaidoyer vis-à-vis des différentes couches. Par exemple, un plaidoyer auprès du gouvernement, un plaidoyer avec les forces militaires, un plaidoyer vis-à-vis des bailleurs de fonds et un plaidoyer public concernant le niveau ou la situation des besoins d’assistance humanitaire dans le pays.

Quatrième point, nous gérons l’information parce que comme vous pouvez l’imaginer, quand vous avez 150 partenaires, si tout le monde dit ce qu’il veut, ça peut provoquer des problèmes de compréhension. Il agit là pour nous d’assurer que les messages-clés sur la question humanitaire sont bien compris par les différentes couches concernées.

Et enfin, nous appliquons des directives qui existent pour la mise en œuvre de la réponse humanitaire.

Alors quand peut-on parler de besoins d’assistance humanitaire pour une communauté donnée ?

Une situation humanitaire est caractérisée par une crise. Ça veut dire que cette crise peut se développer à travers, par exemple, une catastrophe naturelle comme les inondations que nous pouvons vivre ici au Mali, des tremblements de terre dans d’autres pays. Mais, ça peut-être aussi une crise beaucoup plus liée aux conflits.

Alors ici au Mali, on a des conflits avec des conséquences humanitaires et on a aussi un impact des désastres naturels comme des inondations pendant la saison des pluies.

Alors actuellement, quels sont les besoins en matière d’assistance humanitaire au Mali ?

Malheureusement, je dois dire que la situation humanitaire au Mali s’est détériorée en 2019 à cause de l’extension généralisée de la violence et de l’insécurité dans le centre du pays, mais aussi dans la bande frontalière et transnationale dans le Liptako-Gourma.

Le nombre de personnes dans le besoin d’assistance humanitaire est passé de trois millions deux cent mille (3.200.000) en janvier 2019 à trois millions neuf cent mille (3.900.000) en juillet 2019. Et cette année, nous sommes en train de planifier pour assurer le besoin d’assistance humanitaire de quatre millions  trois cent mille (4.300.000) personnes.Le Mali compte aujourd’hui plus de deux cent dix-huit mille (218.000)déplacés internes en février 2020 contre seulement quatre vingt mille en février 2019,ça veut dire que le taux de déplacés a augmenté à plus de 100%. Comme vous pouvez l’imaginer, les déplacés n’ont jamais le temps de préparer leurs valises encore moins de choisir là où il faut aller. Donc, il y a les besoins d’être à l’abri, d’avoir de l’eau potable, d’avoir accès aux services sociaux de base comme le droit à la protection, à l’éducation pour les enfants où encore à la santé.

J’étais récemment à Ménaka où j’ai rencontré des déplacés, notamment de nouveaux arrivés d’Anderbourkhane et d’autres localités. Ces déplacés ont exactement les mêmes besoins dont je viens de parler. Aussi, le président du cadre harmonisé estimait en novembre qu’il y’aurait environ un million cent mille (1 100 000) personnes en insécurité alimentaire durant la période de juin à août 2020.C’est donc toutes les informations-clés sur les besoins auxquels nous devons faire face en tant qu’acteur humanitaire.

Nous avons aussi la malnutrition dont le taux national au Mali a atteint le seuil de 20,60%, selon l’organisation mondiale de la santé (OMS). Tombouctou et Ménaka ont dépassé le seuil d’urgence de taux de malnutrition sévère.Aujourd’hui, plus de trois cent cinquante mille à cinq cent mille (350 000 à 500 000) personnes sont en situation de risque de malnutrition dans lesdites régions.

En résumé, quelles sont les localités les plus touchées ?

La plupart des besoins estimés à environ 70% des personnes qui sont en situation d’insécurité alimentaire sévère vivent  dans les régions de Gao, Ménaka, Mopti, Taoudéni et Tombouctou. Alors dans ces régions, la population est déjà fragilisée. Il y a les conséquences des conflits armées, mais aussi du changement de climat. Alors, ça veut dire que c’est vraiment quelque chose de très, très important dans ces régions-là. Donc, de façon générale, il y a aussi des zones où les populations n’ont plus la possibilité de pratiquer les activités agricoles, ni l’élevage ou pêche, à cause de l’insécurité.

Dites-nous maintenant, quel est le mode d’intervention de OCHA-Mali auprès de ces communautés qui sont déjà dans le besoin d’assistance humanitaire ?

Alors comme je l’ai déjà dit, nous avons environ 150 partenaires. Et ce qu’il faut comprendre, c’est que les activités de OCHA ont plusieurs phases:

Premièrement, nous prenons une photo de réunion. Parce que si on veut coordonner, il faut se parler, il faut diviser le travail et il faut également couvrir toutes les zones géographiques  des secteurs concernés.

La deuxième chose est une photo d’évaluation multisectorielle où on fait des évaluations sur le terrain avec le partenaire qui gère le secteur. Par exemple, s’il y a un déplacement quelque part, c’est nous qui nous déplaçons là-bas avec les partenaires soit l’UNICEF, le PAM, ou alors des ONG internationales où nationales pour savoir les besoins réels en matière d’assistance humanitaire desdits déplacés.

Nous sommes aussi chargés de préparer le plan de contingence, ça c’est dans le cadre de la préparation à la crise. Pour le moment, nous sommes en train de revoir le plan de contingence, surtout avec l’arrivée du coronavirus.

La troisième chose, concerne la réponse appropriée au besoin humanitaire. Cela veut dire que nous mobilisons les ressources pour faire face aux différents besoins de la population. Aussi, nous établissons un plan de réponse humanitaire avec les partenaires. Donc cette année, on demande trois cent quatre vingt dix millions de dollars (390.000.000 de dollars).Il faut noter que l’année passée on a seulement eu la moitié de ce qu’on a demandé et cela ne nous a pas permis de faire tout le nécessaire. Ce qui est regrettable.

Enfin, s’il y a une situation n’importe où dans le pays, nous sommes alertés pour que nous puissions faire une évaluation rapide et organiser la réponse la plus efficace possible.

Madame le chef de bureau, vous avez parlé tout à l’heure de la détérioration de la situation humanitaire en 2019 alors que depuis 2012, le Mali traverse une grave crise. Dites-nous concrètement en quelle année le nombre de personnes en besoin d’assistance humanitaire a été le plus élevé ?

Alors nous avons vu plus de cinq millions (5.000.000) de personnes dans le besoin d’assistance humanitaire dont le plus grand nombre sur les huit (08) dernières années a été en 2018.Ceci pourrait s’expliquer, d’une part par la crise agro-pastorale due en partie à la sécheresse, mais aussi elle peut être liée aux conflits intercommunautaires dans le centre du Mali. Comme vous le savez, nous avons vu malheureusement des conflits avec un grand impact dans le centre du pays, ce qui n’était pas le cas en 2012, 2013 où encore en 2014. D’autre part, nous avons aussi une nouvelle méthode de calcul maintenant par lequel nous sommes à ce chiffre de cinq millions deux cent mille (5.200.000) personnes.

A vous entendre parler, beaucoup d’efforts ont été faits par OCHA-Mali. Peut-on savoir quels sont les résultats obtenus jusqu’ici ?

On a plus d’un million trois cent mille (1.300.000) personnes qui ont été assistées en 2019dans plusieurs secteurs sur l’ensemble du territoire malien. Il s’agit des résultats des acteurs impliqués dans l’élaboration et l’exécution de plan de réponse humanitaire. Nous avons pu faire ce travail avec les cent soixante sept millions (167 000 000)  de dollars mobilisés le 31 décembre 2019 sur les trois cent vingt quatre millions qui restent à mobiliser.

Est-ce qu’il y a des difficultés auxquelles vos équipes sont confrontées sur le terrain ?

Absolument ! Il y a beaucoup de défis. Comme vous le savez, certaines régions ont beaucoup de défis en ce qui concerne l’accès à la communauté affectée en raison de l’insécurité. Il y a plusieurs difficultés qui nous empêchent d’accéder à la population. En même temps, l’action humanitaire doit s’assurer que les populations ont accès aux services sociaux de base. Malheureusement, nous avons des situations où la population est enclavée comme le cas à Mondoro. Nous avons ces difficultés d’accès qui ont des répercussions sur les interventions humanitaires sur le terrain. Parfois, il peut-être retardé ou même suspendu, mais grâce à l’acceptation des communautés, à la redevabilité à la population et aux négociations avec tous ceux qui contrôlent les zones, ainsi qu’avec l’appui des forces armées et de sécurité du Mali, l’intervention de nos équipes sur le terrain reste quand même possible.

Deuxième problématique, c’est le financement humanitaire comme je l’ai déjà souligné. La moitié de ce que nous avons demandé en 2019 ne suffit pas pour faire face aux besoins de la population.

Dites-nous maintenant quelles sont les priorités de OCHA pour le Mali en cette année 2020?

Il y a deux grandes priorités. La première priorité, c’est de mobiliser plus de ressources étant donné qu’on a besoin de plus parce que la situation s’est encore détériorée. Donc, on a besoin detrois cent quatre-vingt-dix millions (390.000.000) de dollars et j’espère que nous aurons plus de ressources que les 51% de l’an passé. Deuxièmement, il faut une réponse à la crise de la pandémie du coronavirus dans la réponse humanitaire.  Ce sont les deux grandes priorités que nous avons cette année  au Mali.

En tant qu’acteur humanitaire, pensez-vous que l’année 2020 sera positivement différente de celle 2019 ?

Je l’espère en tout cas. Chez nous, on dit que l’espoir ne meurt qu’à la fin et la fin n’est jamais acceptée. Ça veut dire qu’on va continuer à croire que ça va aller mieux. Il faut dire que les signes pour le moment sont négatifs. Avec le coronavirus qui menace le monde entier, mais aussi avec l’insécurité qui continue de s’agrandir dans beaucoup de régions, je pense malheureusement qu’avec le retour des déplacés du Burkina Faso et à l’intérieur du Mali dans la région de Gao et celle de Tombouctou, nous n’avons pas encore terminé avec le déplacement, mais aussi avec le retour des réfugiés maliens des pays voisins. Ça veut dire tout simplement qu’on doit garder l’espoir sans oublier que le défi reste réel.

Vous venez de soulever plus où moins tous les facteurs qui menacent la situation humanitaire au Mali. Alors si vous avez un message quelconque, quel  serait-il ?

Ce serait de dire à tout le monde de faciliter l’accès des organisations humanitaires aux sites et de faciliter l’accès de la population aux services sociaux de base. Deuxièmement, il s’agit de nous donner les ressources nécessaires pour répondre aux besoins de la population. Et troisièmement, il faut que les partenaires soient beaucoup plus présents aux côtés de la population. Parce que dans certaines régions, nous avons quand même une couverture assez limitée et je crois que nous avons besoin de renforcer notre présence dans ces différentes localités.

Amadou Basso

Source : Ziré