Les espoirs que porte le futur Accord de Bamako nécessitent le retour au réalisme de la Coordination et une lutte résolue contre le terrorisme renaissant

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Cela fait déjà trois ans et trois mois que notre pays n’a pas renoué avec une véritable normale. Le déclenchement des premières actions d’envergure de la rébellion le 18 janvier 2012 a ouvert la porte à une longue succession d’événements tragiques, d’épisodes dramatiques et de tensions de toute nature qui ont jalonné, depuis, la vie nationale et ont trop souvent troublé le quotidien des Maliens. Il serait absolument inutile de revenir une fois de plus sur la liste malheureusement connue de ces épreuves. Il y a par contre à regretter (une fois de plus) que nous nous soyons rapidement exonérés de l’utilité d’analyser les causes de celles-ci et de la nécessité d’imaginer des garde-fous pour l’avenir. Il y a aussi à s’interroger sur ce qu’il subsiste de la légendaire résilience malienne alors que l’horizon tarde à se dégager définitivement.
Un début de réponse à cette dernière question a sans doute été donné par l’accueil réservé au paraphe de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali. Des critiques virulentes et structurées ont certes été émises contre le document par l’opposition politique. Mais cette dernière, par prudence tactique, a préféré ne pas dépasser le stade des très fortes réserves et n’est pas allée jusqu’à préconiser le rejet du texte. Les réactions hésitantes d’organisations de la société civile que l’on a connues plus rapides à s’enflammer traduisaient éloquemment l’embarras de celles-ci devant une question fondamentale : n’éliminerait-on pas une réelle chance d’instauration de la paix en combattant un document adoubé par la communauté internationale, certes discutable dans son contenu, mais qui à défaut de tracer une voie royale vers la stabilité ouvre un chemin étroit en direction de l’accalmie ?
L’acceptation de l’Accord par nos compatriotes est donc frappée du sceau d’un réalisme désabusé. L’opinion nationale ne s’est guère délestée de ses préventions et de ses réserves concernant le document malgré les efforts d’explication abattus par le gouvernement. Mais elle fait la concession d’accepter l’Accord qui, au-delà de ses imperfections et de ses contraintes, représente le seul pari qu’il est possible d’engager sur l’avenir pour atteindre la réduction des périls, la réhabilitation du vivre ensemble et le redressement économique de notre pays.

LA JUSTE RIPOSTE. L’attitude actuelle des Maliens ne doit donc pas être assimilée à une forme de résignation. Elle est inspirée par des aspirations profondes, aujourd’hui partagées par tous nos compatriotes, en commençant par les couches les plus modestes : un immense désir de tranquillité, une intense demande de sécurité et une prégnante envie de se consacrer à réparer tous les manques qui accentuent la difficulté de vivre au quotidien. L’adversité prolongée n’a donc pas réduit la résilience malienne, bien que cette dernière a été mise à très dure épreuve au cours des trois dernières années. Certainement beaucoup plus qu’elle ne l’avait jamais été depuis notre accession à l’Indépendance.
Mais ceux qui démontrent cette résilience depuis presque quarante mois souhaitent désormais voir le meilleur de leur effort s’exercer non plus dans la recherche de la seule survie, mais au bénéfice d’un début de redressement. On ressent en effet aujourd’hui chez nos compatriotes une vraie lassitude à voir des incertitudes nouvelles se substituer à des angoisses anciennes. C’est pourquoi, la multiplication des actes posés ces dernières semaines par les terroristes suscite une si profonde inquiétude dont s’est fait l’écho l’Assemblée nationale la semaine passée. Après avoir répandu la psychose au Septentrion, les agresseurs viennent semer le désarroi au centre du pays et rappellent au reste de la nation la réalité d’une infestation qui peut monter en puissance si elle trouve les brèches qui lui permettent de s’insinuer. Il faut donc, sans céder à la paranoïa, trouver la juste riposte aux dangers renaissants.
Renaissants, car ces mêmes porteurs de menaces nous avaient déjà infligé des jours difficiles en 2012 et 2013. Les actes les plus spectaculaires récemment commis sont en effet à mettre au compte des éléments du MUJAO qui en revendiquent la perpétration soit seuls, soit dans le cadre de l’organisation Al Mourabitoune qu’ils ont constituée avec les « Signataires du pacte du sang » de Mokhtar Belmokhtar. L’on se souvient qu’avant le déclenchement de l’opération Serval, le Mouvement était solidement implanté dans la Région de Gao d’où il avait chassé les éléments du MNLA et où son influence s’exerçait essentiellement sur la jeunesse d’une chaîne de villages acquis depuis longtemps à une compréhension radicale de l’Islam. Contrairement à l’AQMI, le MUJAO disposait donc d’une réelle base locale dont les éléments contribuèrent d’ailleurs à l’exfiltration de ses combattants mis en déroute par l’armée française et les troupes maliennes.
La défaite du Mouvement n’a, par conséquent, jamais pris l’allure d’une débandade, puisque les combattants avaient pu, en s’appuyant sur des sympathies locales, constituer des caches d’armes et installer des cellules dormantes. Ces dernières, y compris celles qui se trouvaient dans la Région de Mopti, ont été réveillées progressivement avec un mode d’action adapté aux canons de la guerre asymétrique. Les motos se sont substituées aux pick-ups, les attaques des convois de ravitaillement et les attentats suicides sont venus remplacer les assauts frontaux livrés à l’armée malienne et la perpétration d’actes de terreur de plus en plus rapprochés est destinée à créer une illusion de montée en puissance.
Le MUJAO prend aussi soin d’entretenir un lien idéologique fort avec ses cellules locales afin de garder ces dernières constamment mobilisées. Que ce soit après l’attentat commis à Bamako ou après l’attaque lancée contre le camp MINUSMA à Ansongo, les communiqués remis à l’agence mauritanienne Al Akhbar sont très explicites dans l’exposé des motivations. Les opérations effectuées y sont décrites comme dirigées aussi bien contre ceux qui dénigrent la religion musulmane que contre les forces d’intervention étrangères et ceux qui collaborent avec elles. La tuerie de « La Terrasse » avait été présentée tout à la fois comme une riposte à la « Une » très polémique de « Charlie Hebdo » et une réponse à la mort d’un des chefs mourabitoune, Ahmed El Tilemsi, tué en décembre 2014 dans une opération menée par Barkhane. Le récent attentat suicide ciblait plus particulièrement le contingent nigérien basé à Ansongo. Il a été présenté par ses auteurs comme une sanction dirigée contre le président Mahamadou Issoufou présent à la manifestation pro « Charlie hebdo » à Paris et contre le Niger qui accueille sur son territoire les bases de drones américains et français.

PAR SA PROPRE FAUTE. Les méthodes de l’ennemi sont donc connues et il est acquis que le combat contre le bloc MUJAO – Al Mourabitoune se gagnera autant par le renseignement que par la neutralisation des connexions que les terroristes entretiennent avec certains éléments des populations locales. Cette lutte (qui a enregistré des résultats notables avec la neutralisation d’un groupe d’une trentaine d’individus à Gao) sera délicate à mener. Parce qu’une stigmatisation précipitée ne ferait qu’amener de nouveaux adeptes dans les rangs des agresseurs. Parce qu’aussi la non prise en compte de certaines réalités sociologiques rendrait inopérant le travail de détection des éléments véritablement impliqués aux côtés des terroristes.
Concernant cette fois-ci spécifiquement le Nord du Mali, une incertitude d’une autre nature et d’une autre importance est peut-être en voie d’être circonscrite. En effet, un processus de décantation s’est amorcé le samedi 18 avril à Alger avec la décision de la Médiation de faire procéder à la signature le 15 mai prochain de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali. Cette annonce clôt une séquence particulièrement mouvementée dans laquelle les plus honorables des protagonistes ont frôlé le risque de perdre leur crédibilité et leur crédit. Dans laquelle les codes de la négociation internationale ont été tournés en ridicule par les extrémistes de la CMA. Et dans laquelle a été malmenée la bonne foi minimale qui aurait dû lier les différents acteurs. Commencée avec l’annulation annoncée par la Coordination du paraphe de l’Accord, la semaine du 11 au 18 avril a été celle des faux-semblants, des annonces contradictoires, des engagements contredits à peine que pris, de l’intox, de la désinformation et de la tentative de manipulation. Cette semaine menaçait de désagréger par la corrosion des acquis qu’elle charriait les efforts déployés pendant huit mois de très difficiles négociations.
Il était donc logique, pour ne pas dire inévitable, que la Médiation qui a été parfois critiquée pour son indulgence face aux foucades de la CMA, mette un terme à ce qui tournait à l’imbroglio inextricable et adopte une solution chirurgicale. Ceux qui ne seront pas dans la capitale malienne le 15 mai pour la signature de ce qu’on dénommera désormais l’Accord de Bamako assumeront alors toutes les conséquences du pas qu’ils ont refusé d’accomplir en direction de la paix et de la réconciliation. Cette solution, répétons-le, ne récompense pas à sa juste dimension l’intense travail de négociation abattu depuis des mois. Mais elle permet de ne pas perpétuer l’impasse.

UNE MISE EN GARDE EXPLICITE. Car c’est dans une vraie impasse que s’est fourvoyée par sa propre faute la Coordination des mouvements de l’Azawad. En effet, la CMA ne s’était ni attelée à l’indispensable travail d’unification des positions en son sein, ni dotée d’une vraie stratégie de négociation lors du processus d’Alger. Aujourd’hui, la tendance radicale a clairement préempté la prise de décision à l’intérieur du regroupement et jusqu’ici, elle est restée intransigeante sur des exigences dont l’esprit contredit celui des dispositions de l’Accord. De son côté, le gouvernement malien est resté ferme sur son refus de rouvrir une quelconque discussion sur le texte paraphé.
Que peut-il se passer désormais ? Tout dépendra de l’attitude sur laquelle se calera l’aile radicale. Cette dernière peut mesurer tout le désavantage qu’il y aurait pour la Coordination de s’isoler de la communauté internationale et d’encourir le risque de sanctions de plus en plus sévères. Le ton très ferme par endroits du communiqué publié par la Médiation pour expliquer sa décision traduit bien l’agacement de cette dernière devant les contrepieds successifs que s’est autorisé la CMA. Dans leur document, les médiateurs ont effet indiqué qu’ils ne manqueraient pas « de saisir les instances internationales concernées au sujet de toute attitude ou action de nature à mettre en péril le processus de paix en cours ».
La mise en garde est donc extrêmement explicite. Elle devrait inciter la Coordination à faire l’effort d’estimer à sa juste gravité la tactique de la chaise vide (qu’elle a déjà expérimentée, puis rapidement abandonnée lors du processus d’Alger) et de se rallier alors au scénario suggéré par la Médiation. Qui est de se rapprocher des autorités gouvernementales après la signature de l’Accord et de négocier des aménagements dans la mise en œuvre.
Mais ne nous voilons pas la face, un tout autre scénario est parfaitement possible. Celui-ci verrait les radicaux refuser de transiger sur les préalables qu’ils ont présentés et mettre en application certains de ceux-ci en se basant sur la supériorité militaire dont ils se prévalent. L’attitude extrême serait alors pour eux de se barricader dans le réduit de Kidal et d’y appliquer l’autonomie réclamée. Ce scénario ne relève pas de l’impossible, la commémoration du troisième anniversaire de l’indépendance de l’Azawad a démontré la survivance de l’irrédentisme et le goût de la provocation dans la frange radicale de la CMA qui n’avait pas hésité à faire profaner le drapeau malien. La manière dont les modérés ont été débordés tout au long du processus de « consultation des populations » et de prise de décision donne en tous les cas une idée des difficultés qu’il faudra surmonter pour ramener les extrémistes à la raison. Ou même pour détacher d’eux les plus modérés.
Il faut souhaiter que les ultimes efforts que la Médiation déploiera d’ici le 15 mai seront payants. Car quelque soit la fragilité d’une solution négociée, elle évite une déstabilisation accentuée d’une partie de notre territoire et la survenue d’un nouveau cycle d’incertitude. Les médiateurs ont d’ailleurs souhaité pouvoir bénéficier de l’appui de toutes les bonnes volontés du Nord du Mali, notamment des chefferies traditionnelles, des autorités coutumières et des personnalités influentes. En espérant que les voix du Septentrion réel couvriront celles des derniers irrédentistes.

G. DRABO

SOURCE : L Essor