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Au Cameroun, le médecin gynécologue Pierre Sendé, 70 ans, est l’une des grandes figures de la nouvelle Assemblée nationale, issue des législatives du 30 septembre dernier. Son beau-père n’est autre que Ruben Um Nyobe, le héros de la lutte pour l’indépendance. Aujourd’hui, il est l’un des trois membres de l’Union des populations du Cameroun (UPC) qui font leur entrée à la Chambre. Mais où vont siéger les députés de ce parti historique : avec la majorité ou l’opposition ? Le patron de la polyclinique Sendé de Yaoundé répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Avec les trois sièges que vous venez de gagner dans la région du centre, l’UPC revient à la Chambre. Est-ce que la bataille a été rude ?

Pierre Sendé : La bataille a été bien rude, en raison des mauvaises habitudes de nos concurrents sur le terrain.

Ont-ils essayé de frauder ?

Oui, par l’achat des consciences des votants. Mais les votants ne se sont pas laissés prendre parce qu’ils connaissent les stratagèmes qui consistent à obtenir des chantiers publics. Nos concurrents ont été, pour la plupart, des entrepreneurs. L’Etat leur a donné des chantiers publics pour la construction de routes au profit des populations. Des routes qu’ils n’ont jamais construites : ils ont empoché l’argent et ils sont venus corrompre les populations.

Est-ce que la biométrie a limité la fraude ?

La biométrie a bien limité la fraude parce qu’auparavant on connaissait les « charters », c’est-à-dire les personnes qui votaient à plus d’un endroit. Elles venaient en masse en camion, par train, elles envahissaient le pays et votaient comme on le leur demandait. Mais cette fois-ci ça n’a pas été aussi facile que cela.

Pendant la campagne, vous avez beaucoup dénoncé la gestion du parti au pouvoir, le RDPC, mais quel est l’argument qui a le plus porté auprès des électeurs ?

L’argument qui a le plus porté auprès des électeurs, c’est que tant que le paysan ne peut pas se rendre sur le marché, on ne peut pas être satisfait. Et il en est ainsi de l’électricité, de l’eau potable, du service de santé, de la scolarité et d’autres points sur lesquels il y a des choses à redire.

L’UPC est le grand parti nationaliste de Ruben Um Nyobe, qui est tombé sous les balles de l’armée française en 1958. Cette année-là vous aviez quinze ans, aujourd’hui êtes-vous l’un de ses héritiers ?

Je suis son héritier moral et même physique. Je suis son héritier moral parce que nous continuons à mener sa logique : l’indépendance, la réunification et l’élévation du standard de vie des populations. Je suis son héritier organique parce que j’ai épousé sa première fille, nous avons eu des enfants qui croient en ce que leur grand-père avait fait et qui respectent les institutions de l’Etat du Cameroun. Ils estiment tout simplement que nous devons continuer à bâtir le pays pour qu’en 2035, comme l’a dit le chef de l’Etat, le Cameroun soit un pays émergent.

Depuis 25 ans, l’UPC est très divisé entre pro et anti-Paul Biya. Longtemps aux côtés d’Augustin Kodock, vous avez appartenu à une tendance pro-Biya. Où est-ce que vous vous situez aujourd’hui ?

Je suis de la tendance Um Nyboe – Kodock. Nous ne sommes pas des casseurs, nous sommes des continuateurs, des bâtisseurs. Nous sommes contre les gens qui détournent l’argent pour faire autre chose que ce qui doit être fait pour le bien des populations. Nous sommes de cette tendance-là, nous sommes tout simplement pour le bien-être des populations du Cameroun et pour l’entente internationale avec les autres pays.

Au sein de l’UPC, il y a une tendance qui est plus ouvertement dans l’opposition que la vôtre, c’est celle du professeur Basile Louka, qui n’a pas obtenu de sièges à l’Assemblée mais qui a fait de jolis scores aux municipales. Est-ce que lors de votre congrès du mois de décembre, vous n’allez pas être obligé de trouver un compromis avec Basile Louka ?

Je ne comprends pas l’opposition. Elle consiste à ne pas bâtir le pays et à se battre contre un individu. Telle n’est pas notre logique : nous ne sommes pas dans une bataille contre un individu, surtout le président de la République, parce qu’il faut qu’il y en ait quand même un.

Voulez-vous dire que Basile Louka est un casseur et que vous êtes un bâtisseur ?

Je n’ai pas dit qu’il était un casseur, je vous ai dit que peu de personnes sont dans la voie de bâtir le pays et peuvent travailler avec nous.

Depuis 20 ans, beaucoup de membres de l’UPC font campagne contre le pouvoir puis ensuite se rallient à celui-ci. Si demain le président Paul Biya vous propose d’entrer au gouvernement, que répondrez-vous ?

Si le président Paul Biya proposait à l’UPC d’entrer au gouvernement, je dirais qu’il n’est pas question d’y aller simplement pour y aller, mais pour faire un travail. Je pense qu’il y a un terrain assez fertile, assez vaste pour parler du programme d’action, pour qu’il puisse y avoir possibilité de collaborer.

Voulez-vous dire que si vous entrez au gouvernement, ce sera dans le cadre d’une démarche collective UPC ?

Si, dans cette logique, les élus veulent qu’on participe à un programme politique avec d’autres forces qui ont quelque chose à proposer, on verra.

Paul Biya est aujourd’hui âgé de 80 ans et beaucoup s’interrogent sur l’après Biya. Est-ce que vous partagez les craintes d’un certain nombre de Camerounais sur des risques de divisions et de déchirements ?

Vous savez il y a des appétits qui ne tiennent pas compte de la notion de l’Etat, il y a des appétits qui savent qu’une route est moins importante que l’argent qu’on a dans sa poche, il y a des appétits qui pensent que la paix est moins importante que la promotion personnelle. Le Cameroun est un pays qui a connu la guerre avant l’indépendance et il est quand même assez mûr pour comprendre qu’une guerre ne se justifie pas. Donc après Paul Biya, je pense que les Camerounais peuvent tenir bon et refuser le désordre dans le pays.

 

Source : RFI