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« Ce qui est en jeu au Sahel est la capacité des Etats à recoudre le tissu social »

L’économiste Gilles Olakounlé Yabi rappelle que la réponse sécuritaire au djihadisme et aux violences communautaires ne peut suffire à ramener la paix.

Alors que la France vient de renforcer les effectifs de l’opération « Barkane », déployée au Sahel depuis plus de cinq ans, et face à un élargissement des zones concernées par les attaques terroristes, l’économiste Gilles Olakounlé Yabi, qui a fondé et dirige le laboratoire d’idées citoyen WATHI, estime que la réponse militaire, si elle reste nécessaire, ne devrait pas être le cœur du dispositif.

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Aux yeux de celui qui a été directeur du projet Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group (ICG), la réponse doit d’abord être intrasahélienne et concerner les structures mêmes de la gouvernance. Aussi estime-t-il urgent que soit envoyé aux populations rurales « un signal clair sur la nécessité et la volonté de réduire les inégalités territoriales ». Bien avant que les armées des pays du G5 ne soient vraiment en ordre de marche, c’est selon lui le levier le plus crédible pour redonner aux Etats toute leur place.

Quel bilan tirez-vous des initiatives sécuritaires au Sahel depuis le déclenchement de l’opération « Serval » en 2013 ?

Gilles Olakounlé Yabi Il faut différencier les réponses sécuritaire et militaire. L’action sécuritaire inclut tous les moyens : militaire, policier, renseignement, administration territoriale… Jusqu’à present, la réponse apportée n’a pas permis de limiter l’extension géographique des violences. Ce qui ne signifie pas qu’il faille remettre en cause la nécessité d’une réponse sécuritaire, mais il faut se poser la question de sa mise en œuvre au cours de ces dernières années. Et là, on ne peut que constater un échec.

Pourquoi cet échec ?

L’erreur principale a consisté à ne pas mettre l’accent sur le renforcement des systèmes de défense et de sécurité nationaux. On a fait le choix de l’action militaire directe étrangère, française et onusienne principalement. On a également dépensé beaucoup d’énergie et de temps pour créer une nouvelle organisation, le G5 Sahel – Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad. Parallèlement, on n’a pas mis le paquet sur le renforcement des capacités militaires, ni des administrations civiles des pays de la région.

La crise du Mali est tout d’abord celle de l’Etat malien et de son incapacité à être présent sur tout le territoire et à tisser un lien avec les populations.

Comment renforcer ces capacités sans faire de néocolonialisme ?

Il n’y a pas de solution facile. Mais, dès le départ, il fallait répéter qu’il était nécessaire de réformer les armées, notamment. Même si les officiers vous diront qu’il faut vingt ou trente ans pour y parvenir. Il fallait au moins afficher la volonté d’inverser le rapport de forces en faveur des Etats et rééquiper fortement leurs armées, plutôt que privilégier l’intervention militaire directe étrangère.

Y avait-il, en 2013, une autre option que l’intervention militaire française, étant donné la déroute de l’armée malienne ?

Pas vraiment. Les critiques à l’égard de la Fance portent d’ailleurs moins sur l’intervention « Serval » en 2013 que sur l’opération antiterroriste au Sahel nommée « Barkhane », qui a pris la suite en août 2014.

Il y a des problèmes de leadership politique dans les pays de la région que l’on ne peut pas changer à court terme. Mais, vu l’enjeu, il n’y avait d’autre choix que de les soutenir massivement tout en les mettant face à leurs responsabilités. C’est-à-dire, un soutien affirmé assorti de conditions sur l’amélioration de la gouvernance, y compris dans le secteur de la sécurité.

Les différents acteurs, nationaux et internationaux, n’ont-ils pas été dépassés par une menace qui aurait changé de nature ?

Le diagnostic de la situation n’a pas été fait. La crise au Mali en 2012 s’explique par des facteurs structurels : faible présence des Etats, manque de bienveillance à l’égard de certaines populations, etc. La menace a été réduite à celle des groupes djihadistes en oubliant le contexte, notamment les tensions inter et intracommunautaires.

Le communiqué final du sommet de Pau, en janvier, réunissant la France et les pays du G5 Sahel, parle de « tournant » dans la lutte contre les groupes armés. Qu’en pensez-vous ?

Il y aura d’autres sommets et d’autres tournants ! La décision de concentrer les moyens militaires sur la zone des trois frontières, couplée à l’augmentation des effectifs français produira sûrement des résultats sur le terrain. Mais la question, centrale, du renforcement et de la réforme des Etats ne peut pas être résolue lors d’un sommet organisé en France, elle dépend des pays de la région.

On parle beaucoup du redéploiement des Etats sur leurs territoires, mais il faut se rendre compte de la pauvreté des moyens existants, humains, financiers et matériels de ces mêmes Etats. Il n’est qu’à voir la situation des services administratifs dans les capitales. Si on veut changer de perspective, il faut se concentrer sur le renforcement des administrations. On peut faire autant de plans que l’on veut, au final, il faut des gens sur le terrain pour les mettre en œuvre.

Il faut, au préalable, reprendre le contrôle de zones aujourd’hui perdues…

C’est pourquoi la réponse doit être aussi sécuritaire. Ensuite, il faudra nécessairement envisager des changements importants dans la gouvernance. Ce qui est en jeu est la capacité des Etats à recoudre le tissu social. Le sentiment de marginalisation, par l’Etat, de beaucoup de régions et la frustration de certaines populations face aux comportements de certains représentants de l’Etat, sont une réalité.

Pour autant, il faut se garder de légitimer les groupes armés en soutenant qu’ils répondraient à ces frustrations. Ces groupes pratiquent les assassinats ciblés d’imams ou de chefs de villages au Burkina Faso et au Mali. Ils détruisent ainsi les mécanismes locaux de médiation et la capacité de vivre ensemble. Il faut briser cette dynamique. Face à des groupes qui, par exemple, n’hésitent pas à assassiner des employés de sociétés minières au Burkina Faso, on ne peut pas se contenter de dire qu’il faut dialoguer. Il faut aussi montrer sa supériorité en moyens de violence.

N’est-il pas déjà trop tard pour inverser le rapport de forces ?

Nous n’avons pas d’autre choix que d’y croire, sinon la situation continuera à se dégrader. Ce n’est pas seulement le Sahel qui est en jeu. C’est l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Il n’y a pas si longtemps, ce chaos se limitait à des régions désertiques du nord du Mali ou du Niger peu peuplées. Cela a maintenant gagné le centre du Mali et le Burkina Faso, où les groupes armés se rapprochent du nord du Togo, du Bénin, du Ghana… Nous devons sonner l’alerte et espérer une réaction plus forte au niveau régional.

Le risque de contagion est-il lié à des caractéristiques sociales ou religieuses communes à toutes ces régions ?

Le facteur social n’est pas le déterminant principal. Mais tous ces pays, très divers sur le plan socioculturel, ont des liens entre eux. Les groupes armés profitent de ces liens transfrontaliers. Concrètement, une rébellion classique ou un groupe armé terroriste a besoin, pour envisager une action collective, de la confiance des populations pour les convaincre et recruter. C’est évidemment plus facile lorsqu’on partage la même langue ou la même foi.

Mais le facteur déterminant demeure les moyens de la violence. Dans les villages où l’Etat est peu présent, les groupes armés peuvent s’imposer facilement. Le choix des populations est alors très limité. Sans nécessairement adhérer aux discours des groupes, elles sont piégées. Cela repose la question de la vulnérabilité des Etats en dehors des capitales, c’est vrai au Sahel, mais également dans les Etats côtiers.

Cette crise peut-elle déboucher sur une remise en cause profonde des modèles politiques ?

Pas à court terme. Face à une crise aussi grave, il faut rester réaliste et parer au plus pressé. Prenons l’accord de paix de 2015 au Mali. Il prévoit des changements institutionnels profonds, sans doute souhaitables, mais qui n’ont aucune chance d’être mis en œuvre en temps de crise. Au préalable, l’Etat doit être remis en ordre de marche et sortir de cette crise avec la conscience de la nécessité de réformer l’Etat en profondeur.

Mais dans un premier temps il faut en revenir aux bases. Les capitales se sont énormément développées au cours des dix ou vingt dernières années. Mais la vie dans les campagnes, elle, n’a pas bougé autant. Il faut donc envoyer un signal clair sur la nécessité et la volonté de réduire les inégalités territoriales. Cela implique de ne pas gaspiller l’argent public, de lutter contre la corruption. Sinon, la perception de l’Etat s’affaiblit et alimente la croyance que l’on peut se passer de l’Etat qui fait le jeu des groupes djihadistes, mais aussi des milices et des groupes d’autodéfense communautaires.

Source: lemonde

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