La France va rendre, ce lundi 2 décembre 2019 aux Invalides, à Paris, un hommage solennel à ses 13 soldats morts en opération au Mali, mais politiques et experts se demandent déjà à haute voix s’il ne faut pas repenser la mission anti-terroriste Barkhane au Sahel et amorcer un retrait des troupes.

Janvier 2013. Les bras levés au ciel en signe de victoire et de remerciements, au milieu d’une brochette d’officiers supérieurs maliens en tenue de parade aux épaulettes ornés de galons dorés, le président français François Hollande, ravi, étreint par l’émotion, la voix chevrotante, proclamait : «C’est le plus beau jour de ma carrière politique». Il venait acter la réussite de l’opération Serval, du nom d’un chat des savanes africaines, lancée peu de temps auparavant. Soit quelque 2.500 hommes, dotés d’un appui arien et de blindés, avec pour objectif affiché de mettre un coup d’arrêt à l’avancée d’une colonne de «jihadistes» vers le sud en direction de la capitale malienne, Bamako.
«La France n’a pas vocation à rester au Mali», dit Hollande
François Hollande précisera que les deux autres objectifs de la mission Serval étaient de «sécuriser» les ressortissants français vivant à Bamako et de préserver l’intégrité territoriale du Mali, en proie depuis plusieurs années à une dissidence active dans le nord du pays, que les forces armées maliennes n’ont pas réussi à juguler.

Honoré de la double nationalité franco-malienne, affublé du titre d’«El Farouk des temps», c’est-à-dire libérateur de la sainte citadelle, par le maire de Tombouctou, dont la population livrée à elle-même avait souffert des exactions «jihadistes» à répétition, Hollande précisait pour rassurer les Français pris de court : «La France n’a pas vocation à rester au Mali».
Quelques mois plus tard, en septembre 2013, le président français revenait à la charge en annonçant devant le président fraîchement élu du Mali Ibrahim Boubacar Keita et un parterre de chefs d’Etats du pré-carré de la France en Afrique : «Nous avons gagné cette guerre. Nous avons chassé les terroristes. Nous avons sécurisé le nord. Et enfin, nous avons, vous avez réussi à organiser des élections de façon incontestable, et le vainqueur est aujourd’hui président du Mali». Il ajoutait même, dressant un pont à travers l’histoire entre les deux pays et les deux continents : «La France est venue honorer une dette contractée lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle. Elle n’a pas oublié que des soldats maliens, des soldats africains, avaient payé le prix de leur sang pour la libérer. C’était notre devoir de venir à notre tour au secours du Mali».
C’était le temps de l’euphorie, les premiers frissons d’une victoire militaire facilement acquise, vu la disproportion des forces, dont il pensait pouvoir tirer gloire et profits électoraux à l’occasion de la prochaine élection présidentielle en 2017.
Marcon hérite de la patate chaude

L’héritage échouera sur le bureau de son successeur inattendu, Emmanuel Macron. Néophyte en matière militaire, ce dernier apprendra vite, réglera un grave problème d’autorité avec son chef d’état-major au cours d’une altercation aussi sévère que spectaculaire, et endossera le fardeau sans état d’âme. Entre-temps, l’opération Serval a été élargie en août 2014 à plusieurs autres pays du Sahel, renforcée de plusieurs unités opérationnelles et rebaptisée Barkhane, du nom de collines en arc de cercle du désert. Elle compte près de 5.000 éléments, dont quelques européens venus à la rescousse, pour notamment assurer la formation des troupes maliennes, manquant d’expérience et d’équipements, fuyant les combats, sous l’autorité d’un commandement incertain et défectueux, moins intéressé par la guerre que par les profits qu’il peut en tirer.

25 novembre 2019. C’est le drame. Il a eu pour théâtre Liptako, à l’ouest du Mali, à la croisée du Niger et du Burkina Faso, où se concentraient les opérations de Barkhane depuis quelques semaines à la poursuite de groupes terroristes qui venaient de réussir deux attaques particulièrement meurtrières contre des bases de l’armée malienne. Ces groupes formés aux techniques de guérilla restent insaisissables. Ils mènent une guerre de harcèlement en se mêlant à la population, et sont prêts à lui acheter à bon prix une information sur le positionnement des troupes adverses. Les attaques jihadistes se mêlent à des tensions ethniques entre peuls et dogon pour faire vivre la région sur un volcan. Parmi les cibles des jihadistes figurent aussi les chefs traditionnels, dont cinq viennent de payer de leur vie leur collusion présumée avec les autorités. «Les groupes jihadistes sont aujourd’hui dans une logique politique : ils font la promotion d’un projet de société alternatif, explique Niagalé Bagayoko, présidente de African Security Sector Network. Ils incitent les populations à considérer les soldats étrangers comme des forces occupantes, qui peuvent constituer une cible privilégiée.

4.700 morts parmi les civils entre mars 2018 et novembre 2019
L’ONG Acled a comptabilisé 4.700 morts parmi les civils dans la région entre mars 2018 et novembre 2019, en hausse de 46% sur la période précédente. La collision de deux hélicoptères militaires français, un Cougar et un Tigre, volant de nuit à basse altitude, se solde par 13 morts, tués sous le coup. Les circonstances de la collision seront connues aussitôt que les deux boîtes noires des hélicoptères sinistrés, retrouvées parmi les débris épars, auront été décryptées. Ce drame porte à 38 le nombre de militaires français morts au Mali depuis 2013. Leur nom doit venir s’ajouter à celui de 549 autres noms figurant sur le tout nouveau monument aux morts pour la France en opérations extérieures (les fameuses Opex), inauguré le 11 novembre dernier par le président Emmanuel Macron.
Passé l’état de choc, le temps du recueillement et du deuil pour les familles, les questions se succèdent. Elles tournent autour de deux axes : la France s’est-elle enlisée au Mali, et la France a-t-elle encore les moyens de continuer seule le combat anti-terroriste au Sahel. «Il est temps d’ouvrir une discussion sérieuse et rationnelle pour envisager les voies de sorties d’une guerre dont le sens échappe désormais à nombre de compatriotes et de Maliens», estime le groupe parlementaire de la France Insoumise (LFI), alors que pour le président Emmanuel Macron, «l’opération Barkhane ne s’arrêtera que le jour où il n’y aura plus de terroristes islamistes dans la région». Le chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, a estimé à plusieurs reprises avant l’accident tragique, qu’il faut «de dix à quinze ans pour régler le problème du Mali».
Si un califat s’installe au Sahel, l’Europe est directement menacée

Ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU, le général Dominique Trinquard, traumatisé par le syndrome syrien, proclame que les enjeux sont bien trop importants pour remettre en question l’opération Barkhane. «On essaye de neutraliser les jihadistes dans la zone centre pour les empêcher de prendre Bamako et de créer un pseudo État comme en Syrie. Si un califat s’installe, l’Europe est directement menacée», estime-t-il.
D’autres voix se sont élevées pour pointer du doigt le coût «exorbitant» de Barkhane : 700 millions d’euros par an, en rapport avec ses résultats médiocre sur le terrain, au moment où les armées françaises manquent de moyens, malgré la rallonge qui vient de leur être accordée, avec en perspective de porter leur budget à 2% du PIB.

Après l’Union Européenne, en particulier l’Allemagne, qui dispose de confortables excédents budgétaires, c’est, à la veille d’un sommet qui s’annonce tendu, l’Otan qui a été mise sur la sellette par le chef de l’Etat français. Emmanuel Macron, menace désormais de rouvrir «toutes les options stratégiques» quant à l’appartenance de la France à cette organisation, qu’il déclare en de «mort cérébrale». Il appelle ses alliés à l’aide, faute de quoi, menace-t-il aussi, il serait «prêt à examiner les modalités de l’intervention française au Mali». Pour certains, ce ne sont que des pressions pour arriver à ses fins, pour d’autres, c’est un «virage stratégique» qui s’amorce, dont les conséquences seraient incalculables pour l’ensemble du Sahel.

Il y a trente ans, la France promettait qu’elle ne serait plus jamais le gendarme de l’Afrique. Mais, ne pouvant passer le relais aux armées africaines, qui se résument le plus souvent à leur garde présidentielle, elle s’est résignée à le rester en espérant que ses alliés de l’Otan, européens en particulier, viendraient partager son lourd fardeau. Elle a essuyé un dernier échec en tentant de mettre sur pied un G5 Sahel, constitué de détachements militaires de cinq pays de la région : Mali, Mauritanie, Niger, Burkina Faso et Tchad, mais elle s’est rapidement rendu compte qu’en plus du fait que l’argent pour le financer n’est pas au rendez-vous, sur le plan opérationnel, il y a loin de la coupe aux lèvres.

Source : hkapitalis