A l’allure où va la procédure engagée par Mahamadou Kassogué, le jeune procureur près le Tribunal de Grande instance de la Commune IV, il y a tout lieu de croire que l’affaire prendra de l’ampleur. Elle pourrait remonter jusqu’au Président de la République, Ibrahim Boubacar Kéita, éclaboussé par le rôle déterminant que lui attribue son Ministre de la Défense d’alors, Soumeylou Boubèye Maïga. Cela, tant dans l’acquisition de son controversé Boeing que dans celui du choix du bénéficiaire du marché des fournitures de l’armée ainsi que surtout des conditions de ce marché !

Les vieilles affaires remontent

Le communiqué du procureur précise les deux affaires pour lesquelles «le Parquet a décidé de la réouverture des enquêtes». Il s’agit des affaires relatives «à l’acquisition d’un nouvel aéronef (avion présidentiel) et à la fourniture aux Forces Armées Maliennes d’un important lot de matériels d’Habillement, de Couchage, de Campement et d’Alimentation (HCCA), ainsi que des véhicules et pièces de rechange».

Dans les deux cas de l’avion présidentiel, par excellence avion de commandement donc acquis sous le chapitre militaire, et des fournitures et équipements pour l’armée, le Ministre de la Défense d’alors, Soumeylou Boubèye Maïga était es qualité en première ligne. D’ailleurs, pour ternir l’image du Premier ministre éjecté alors en disgrâce, l’actuel Vérificateur Général, Samba Alhamdou BABY, avait engagé une cabale maladroite en publiant courant mai 2019, peu après la démission forcée de SBM, un Rapport de 2014, élaboré par son prédécesseur, aujourd’hui Directeur de Cabinet du Premier Ministre.

Déjà la charge contre SBM avait été déclenchée par le Président et son fils. L’un comme l’autre, sous l’impulsion d’une officine parisienne, avaient révélé la mauvaise qualité des aéronefs acquis dans une interview à Jeune Afrique pour le Chef de l’Etat, puis au Palais Bourbon pour le Président de la Commission Défense de l’assemblée nationale du Mali, incriminant insidieusement l’ancien Ministre de la défense. Mais celui-ci mettra à profit la diffusion du Rapport 2014 du Végal, relatif à ces affaires, pour publier une longue lettre de mise au point, solennellement adressée à ses «chers compatriotes». L’objectif apparent en était certes de rétablir quelques incongruités procédurières et juridiques échappant à l’inexpérimenté Vérificateur général, qui avait derrière lui une piètre carrière au demeurant très peu productive de procureur. Mais la vérité, c’est que SBM répondait au Président et à son fils Karim Kéita. En substance, l’ancien Premier ministre révélait le rôle déterminant joué par le Président IBK dans les deux procédures de l’avion et du marché des fournitures et équipements de l’armée.

SBM accuse IBK

Bien que jouant à la perfection le rôle de blanche colombe, IBK n’en a pas moins été un protagoniste actif dans les deux procédures, du moins à en croire SBM. Et pour cause, l’ancien ministre de la défense assure ainsi que, concernant l’achat de l’avion présidentiel, «le choix du conseiller du Gouvernement pour l’acquisition de l’avion, en la personne de Monsieur Gaffa Joli, a également été établi sur la base de l’accord préalable du Président de la République». En termes clairs, c’est IBK qui a donc désigné cet individu pour servir de ‘’conseiller’’ pour l’acquisition de son Boeing. Or, justement, Gaffa Joli est poursuivi par le procureur pour les mêmes «faits de faux en écriture, usage de faux et complicité de ces faits, de complicité d’atteinte aux biens publics par usage de faux et autres malversations…».

On peut accorder au Président de la République qu’il se soit fait berner par un individu, dont la conduite par la suite n’éloignait guère d’un escroc, quand on sait, ou mieux quand on ignore à ce jour le coût réel (entre 16 et 20 milliards Fcfa, pour une estimation de… 3 à 6 milliards Fcfa) du Boeing d’occasion que le nouveau châtelain entendait s’offrir. Au demeurant, malgré une gouvernance dont la marque déposée est le scandale financier et les prédations en tous genres, les thuriféraires s’obstinent à toujours présenter IBK comme… victime de ceux-là en qui il fait confiance. Ce qui de toute façon pose le problème de la légèreté de la confiance présidentielle.

Mais SBM enfonce le clou des responsabilités premières du Chef de l’Etat, dans le dossier autrement plus sulfureux du marché accordé à Sidy Mohamed Kagnassy, son éphémère Conseil Spécial. Car, relativement à ce marché aussi, le Président IBK, chef suprême des armées, semble s’être personnellement et activement impliqué. En effet, Soumeylou Boubèye Maïga ne prend pas de gant pour incriminer sans ambages le Président IBK : «Le Président de la République, Chef Suprême des Armées, a donné mandat le 5 novembre 2013 à Monsieur Sidi Kagnassy, ainsi qu’à toutes les sociétés qu’il représente, pour faciliter l’acquisition des besoins des forces armées», explique-t-il clairement.

Pour mieux porter l’estocade, SBM ajoute que les «options (du marché ainsi accordé) ont été confortées par le mandat donné le 5 novembre 2013, par le Président de la République, Chef Suprême des Armées, à un intermédiaire», en l’occurrence Sidy Kagnassy, son Conseiller Spécial. Soit dit en passant, comme nous l’avions souligné, que le Président et son conseiller spécial, bénéficiaire (désigné pudiquement ‘’intermédiaire’’) du marché, sont convenus des conditions d’exécution du marché qui lui a été accordé (les options ont été confortées par le mandat donné le 5 novembre 2013, par le Président de la République). Cette révélation avait un sous-entendu lourd de sens, car traduit en langage clair, SBM voulait dire : «en ma qualité de ministre de la défense, je n’ai fait que respecter les instructions données par le Président de la République, chef suprême des armées… (à travers) le mandat donné (au préalable) le 5 novembre 2013, par le Président de la République, Chef Suprême des Armées, à un intermédiaire (avant que je ne le reçoive pour lui signer le marché dont les termes étaient déjà conclus avec le Président de la République)…».

IBK rattrapé par… ses histoires

«Le mensonge a beau courir pendant 100 ans, il ne suffit que d’une matinée à la vérité pour le rattraper !», assure l’adage bamanan. Ainsi donc, en venant affleurer à la surface, après une laborieuse et longue tentative pour les enterrer, les deux plus grosses et scandaleuses affaires de détournements des ressources publiques, ayant pourri les deux premières années du nouveau règne, sont en passe de rattraper IBK. Le désormais iconoclaste Procureur du Pôle économique et financier de Bamako, Mahamadou Kassogué, vient ainsi de jeter un lourd pavé dans la mare glauque de la gouvernance de IBK.

Mais en voulant mettre le grappin sur les grosses pointures ministérielles de l’époque, dont et surtout Soumeylou Boubèye MAIGA, Ministre de la Défense, le Procureur Kassogué ne serait-il pas conduit à vouloir entendre IBK lui-même ? Pourrait-il conduire à terme les investigations concernant ces affaires, sans se heurter au rôle prééminent, à en croire SBM, joué par le Président de la République, dans le choix du ‘’Conseiller du gouvernement’’ pour l’acquisition de l’avion et le mandat assorti d’options préétablies, qu’il a donné à son Conseiller Spécial Kagnassy, bénéficiaire du marché de fournitures et d’équipements de l’armée ? En voulant poursuivre également Gaffa Joli et Sidy Mohamed Kagnassy, le jeune Procureur devra inévitablement passer par la case IBK, de qui procède leur choix comme intermédiaires et visiblement les critères qui ont prévalu ‘’aux options’’ des marchés de l’avion et des fournitures de l’armée. Du moins à en croire SBM ! Ou bien, comme dans l’affaire des ‘’frais de bouche’’ du Maire de Paris, Jacques Chirac devenu Président, Kassogué serait-il obligé d’attendre… 2023, la fin du mandat pour présenter l’addition au citoyen Ibrahim Boubacar Kéita !

Jean-Baptiste Satono

source : La Révélation