Peu à peu, Modibo Kéita renforça ses assises et sa mainmise sur le parti, au point de cumuler 4 fonctions : président du gouvernement de la République du Mali, président du gouvernement de la République soudanaise, secrétaire général de l’Union soudanaise, maire de Bamako, au détriment de Jean-Marie Koné. Voici le portrait de quelques-uns de ses « proches ».

Attaher Maïga, né en 1924 à Baria, dans la subdivision de Bourem, cercle de Gao, il fait l’Ecole normale William Ponty, puis occupe différents postes administratifs. En 1957, il est élu député à l’Assemblée territoriale et devient président de la Commission des finances. Sa spécialisation lui vaut le poste de ministre des Finances qu’il gardera jusqu’en 1966 où il le cédera à Louis Nègre. Il deviendra alors ministre du Commerce jusqu’au coup d’Etat de 1968. Non inquiété lors du coup d’Etat, il ira se constituer prisonnier, réclamant un sort identique à ceux dont il avait partagé la politique depuis 1957. D’apparence calme, séduisant, mais parfois nerveux, il mena habilement à bien la création de la monnaie malienne en 1962. Libéré en 1975, il fut à nouveau emprisonné en mai 1977, pour avoir manifesté considérablement sa sympathie à l’égard de Modibo Kéita lors de l’enterrement de celui-ci.

Oumar Baba Diarra, né en 1929 à Bamako est licencié en droit à Paris en 1957, après avoir été reçu premier au concours des secrétaires des greffes et parquets. Peu après son retour, il devient directeur de cabinet du ministre de la Fonction publique. Il demeure secrétaire d’Etat à la Fonction publique jusqu’en 1961, devient secrétaire d’Etat à l’Elevage, puis à nouveau secrétaire d’Etat à la Fonction publique et au Travail, avant de devenir ministre à part entière en 1965. Il fut écarté du gouvernement en juin 1967, et son éviction précédait de peu et annonçait celle de son frère aîné Idrissa Diarra.

Mamadou Diakaté, né en 1923 à Konna, dans le cercle de Mopti fait l’Ecole Normale William Ponty, puis entre à l’Ecole vétérinaire de Dakar. Il occupe différents postes au Soudan, puis en 1957, devient directeur du cabinet du ministre de l’Elevage Corenthin. Il devint secrétaire d’Etat à la Défense en janvier 1961, puis ministre de la Défense en 1966, puis coopté par le CDR. Il a été emprisonné lors du coup d’Etat de 1968 et en 1978.

Moussa Kéita, né en septembre 1926 à Bamako, plus connu sous le nom de « Tati » est le plus jeune frère de Modibo Kéita. Il fait l’Ecole normale William Ponty, puis passe le baccalauréat à Dakar et poursuit ses études à la Faculté de sciences de Montpellier, d’où il sort licencié. Professeur au lycée de Bamako, il était connu pour ses qualités de sportif. Très bon footballeur, il fut par ailleurs pendant longtemps, recordman d’AOF du saut en longueur. Absent du Mali – et seul absent gouvernemental – lors du coup d’Etat de 1968, il vit depuis à Paris où sa femme, une Française, et ses enfants, retenus à Bamako lors du coup d’Etat, le rejoignirent un an après.

0usmane Ba, est né à Ségou en 1919. Ancien élève de l’Ecole normale William Ponty, il entre à l’Ecole de médecine à Dakar. Médecin à Dakar, il est, dès la naissance du RDA l’un des premiers militants et responsable de l’UDS. Muté en Haute-Volta, il devient ministre de la Fonction publique lors de la constitution du 1er gouvernement voltaïque à base RDA dirigé par Ouezzin Coulibaly. Il retourne au Mali où il est aussitôt nommé ministre délégué à la présidence du gouvernement de la République soudanaise du 31 décembre 1958 au 15 avril 1959.
Nommé ministre du Travail, de la Fonction publique et de la Sécurité sociale du gouvernement de la Fédération du Mali, il demeure à ce poste jusqu’à l’éclatement de la Fédération. Il devient ensuite ministre de la Fonction publique et des Lois sociales de la République du Mali, puis ministre de l’Intérieur, de l’Information et du Tourisme en 1962, enfin ministre des Affaires étrangères en 1966, poste où il demeurera jusqu’au coup d’Etat de 1968. En 1962, lors du 6e congrès, il avait été élu au bureau politique de l’US-RDA comme secrétaire à la presse.
Séduisant, courtois, brillant, très bon orateur, parfois violent, il est connu de toute l’Afrique occidentale politisée pour ses activités politiques et syndicales. A partir de 1965, il joue un rôle discret mais réel dans l’évolution du régime vers la gauche. Coopté par le CNDR lors de la dissolution du bureau politique, il réussit à éviter l’arrestation lors du coup d’Etat, mais craignant de porter préjudice à ses hôtes, il se livre aux autorités quelques jours après. Ce fut aussi le cas pour Seydou Badian Kouyaté. Ousmane Ba fut emprisonné de 1968 à 1975.
Alexis Kalambry

ACCESSION DE MODIBO KEITA AU POUVOIR
 » Le président a engagé le Mali sur la voix du socialisme »

Témoignage de Sina Yoroté, enseignant à la retraite, militant de l’US-RDA à Sikasso.

» Je suis heureux aujourd’hui de parler de la Première République du Mali et son président. En tant que témoin des premières heures de l’indépendance du Mali, je suis de ceux qui ont été arrêtés le 19 novembre 1968. J’étais à ce jour directeur de l’école de Moribabougou sur la route de Koulikoro. Il est bon d’informer la nouvelle génération d’où nous venons et où nous allons. Je vous dis d’abord qu’après la Seconde Guerre mondiale, tout s’est accéléré et l’on a parlé de développement du nationalisme.
Il y eu une longue évolution de la décolonisation de l’Afrique noire, ponctuée d’abord par l’accession de la Guinée à l’indépendance en 1958, puis de plusieurs pays africains au sud du Sahara dont le Mali dans les années 1960 sous l’impulsion d’intellectuels africains. Dans le cadre de l’Union française, en 1959, le Soudan fédère avec le Sénégal, la Fédération éphémère éclate et le Soudan garde le nom de Mali. Certains pays de la sous-région qui avaient vu d’un mauvais œil la Fédération se regroupèrent sur la volonté de Houphouët-Boigny : la Côte d’Ivoire, le Niger, la Haute-Volta et le Dahomey formèrent par la suite l’Union Sahel-Bénin, qui dura peu de temps, puis devient le Conseil de l’Entente. Modibo se sépare du leader ivoirien tout en refusant la balkanisation de l’Afrique française.
S’agissant de l’opposition au fédéralisme panafricain, Sina Yoroté explique que le principal acteur fut le président Houphouët-Boigny et il nous donne une de ses citations : « Aucun pays africain n’est capable de fédérer les autres », disait-il. Sous l’impulsion de la France colonisatrice, le président Houphouët a joué un rôle de catalyseur et d’ailleurs à la conférence de Presse du 23 septembre 1960, le président L. S. Senghor donnait raison au président ivoirien pour expliquer la rupture du Sénégal avec le Mali. « Ayons le courage de la reconnaître, le président Houphouët-Boigny a eu raison sur nous en ce qui concerne la Fédération », ajoutait-il.
J’étais de ceux qui étaient a Dakar en septembre 1960, revenus très déçus de nos voisins sénégalais et animé d’un nationalisme africain autour des idéaux de l’US-RDA. L’indépendance du Mali a été proclamée, comme vous le savez, attaché à l’objectif de son parti l’US-RDA qui est d’augmenter le revenu national africain pour relever le niveau de vie des populations par des actions immédiates. La transformation des économies africaines en économies modernes, la liquidation des séquelles du pacte colonial, l’intégration progressive de l’économie africaine dans de plus vastes ensembles…
Le président a engagé le Mali sur la voix du socialisme, nous qui étions les pionniers du parti avaient mission de le vulgariser à l’intérieur du pays et dans les centres d’éducation par la formation accélérée puisque les cadres étaient rares. Nous avons pris notre indépendance sur le néant et il fallait bâtir une vraie nation, d’où une socialisation progressive de l’économie, d’abord de l’agriculture et du commerce avec la création en 1960, de la Société malienne d’importation et d’exportation (Somiex). Celle-ci avait le monopole de l’exportation des produits maliens et de l’importation des produits manufacturés et des biens alimentaires (sucre, thé, lait en poudre…) et de leur distribution à l’intérieur du pays. Le franc malien fut créé en 1962. La coopération a été développée avec la Chine, l’ex-Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS) et certains pays de l’Est. Il faut reconnaître que le pays a connu des difficultés économiques suite à sa rupture avec la Zone franc, les difficultés ont touché d’autres secteurs, ce qui a abouti au coup d’Etat de novembre 1968″.
Propos recueillis, à Sikasso, par
B. Y. Cissé

MODIBO KEITA AU POUVOIR: Ode à l’estime et au courage

Le premier président du Mali indépendant, Modibo Kéita n’a pas accédé au pouvoir par des élections à proprement parler. Mais son combat et sa progression politique lui ont valu l’estime qui lui a ouvert la voie de la nomination.
A la proclamation de l’indépendance du Mali, le 22 septembre 1960 Modibo Kéita a été nommé président. Son accession au pouvoir fait suite à l’éclatement de la Fédération du Mali, le 17 janvier 1960, dont il fut le président de l’Assemblée fédérale et chef du gouvernement.
Panafricaniste convaincu, Modibo Kéita a eu un parcours politique honorable qui lui a assuré le succès tout le long de son parcours.
Les élections législatives des députés africains à l’Assemblée nationale française en 1957 ont été l’une des premières consécrations politiques de Modibo Kéita. Au cours de ces échéances, son parti, l’US-RDA, arrive en tête au Soudan français (actuel Mali) avec deux députés devant le PSP de Fily Dabo Sissoko. Modibo Kéita et Mamadou Konaté ont siégé au nom du Soudan français à l’Assemblée nationale française. L’année précédente, c’est-à-dire en 1956, le président Modibo Kéita avait été élu maire de Bamako.
Selon des analystes politiques, les expériences politiques de Modibo Kéita ont plaidé en sa faveur à son avènement à la tête du Mali indépendant juste après la rupture de la Fédération.
Abdrahamane Dicko

MODIBO KEITA AU POUVOIR
Le règne du monopartisme

Le gouvernement de 1960 était monocolore avec la détention exclusive des postes clefs par les cadres de l’Union soudanaise RDA.

Le gouvernement de Modibo Kéita à son accession au pouvoir a été formé suite à l’éclatement de la Fédération du Mali le 20 août 1960. La Fédération ayant volé en éclats, chacun des deux territoires qui la composaient est allé de son côté à l’indépendance.
Le Sénégal a été le premier à accéder à la souveraineté nationale et internationale, suivi du Soudan français le 22 septembre 1960. Ce qu’il faut noter, c’est que les choix politiques et idéologiques étaient presque contradictoires entre les deux territoires, parce que le Sénégal a opté pour le bloc occidental à travers ses relations de coopération avec la France alors que le Soudan français, devenu Mali a décidé, d’aller vers les pays communistes.
Au congrès de 1960 au cours duquel l’indépendance du Mali a été proclamée, notre pays a opté pour la voie socialiste du développement économique et social. D’où tous les problèmes politiques et économiques que le jeune Etat a eu à affronter par la suite.
Malgré cet environnement hostile, le régime de l’US-RDA a mis en place un gouvernement composé à 90 % de cadres du parti de la « Charrue ». Il a eu dans ce gouvernement quelques personnalités neutres, mais elles étaient en nombre réduit à l’image de Louis Nègre et Henri Corenthin. Hormis ces deux technocrates d’origine française mais qui avaient choisi de rester au Mali, tous les autres étaient des cadres de l’US-RDA.
Le PSP ayant perdu les élections de 1956-1957 ne revient plus jamais au pouvoir et n’a pas participé au gouvernement de 1960. Ses cadres sont restés dans l’opposition politique jusqu’en 1962. Le gouvernement de 1960 était monocolore. C’était le règne du monopartisme. Les postes des fonctions régaliennes (Justice, Défense nationale, Education nationale, Affaires étrangères…) étaient détenus par les cadres du RDA réputés purs et durs.
La tâche que s’est fixée ce gouvernement était d’assurer le développement du pays sur le plan du modèle socialiste en vigueur dans les pays de l’Est. D’où la création de nombreuses sociétés et entreprises d’Etat comme la Société malienne d’importation et d’exportation (Somiex), Air Mali, CMTR, Comanav, Sepom…
La création du franc malien en 1962 et l’évacuation des bases militaires françaises du territoire national ont été des signaux forts de rupture avec l’ancienne métropole. Il s’agissait de construire un Etat socialiste, mais à partir d’un Etat hérité de la colonisation et sur le modèle capitaliste. C’est cette amalgame qui explique l’échec du RDA et le coup d’Etat de 1968.
Mohamed Daou

LA CAMPAGNE DE MODIBO KEITA
L’édification d’une société nouvelle
Au lendemain de l’éclatement de la Fédération du Mali, la déception était grande. L’US-RDA organise un congrès extraordinaire le 22 septembre 1960 pour proclamer l’indépendance du Soudan qui va prendre le nom Mali.
Cette proclamation eu lieu dans un climat d’euphorie nationale. L’événement fit l’objet de fêtes populaires dans un enthousiasme extraordinaire. La même émotion et le même enthousiasme régnaient quelques heures plus tôt dans la salle où se réunissait le congrès.
Les congressistes, debout, firent une ovation délirante lorsque Modibo Kéita prononça son discours : « … Nous vous invitons à autoriser l’Assemblée législative : premièrement, à appréhender les compétences transférées par la République soudanaise à la Fédération du Mali, deuxièmement, à proclamer comme Etat indépendant et souverain la République soudanaise, troisièmement, à proclamer que la République soudanaise s’appelle République du Mali, libre de tous engagements et liens politiques vis-à-vis de la France, comme la Haute-Volta, la Côte d’Ivoire, le Niger, le Dahomey ».
» La République du Mali est née ». « Le Mali continue ». « Le mot Mali continuera à résonner comme un gong sur la conscience de tous ceux qui ont œuvré à l’éclatement de la Fédération du Mali ou qui s’en sont réjouis… »
Le Mali s’identifiait à Modibo Kéita parce qu’il était l’incarnation réelle de la personnalité malienne, de la dignité nationale de ce peuple orgueilleux de son histoire.
» Une économie indépendante et planifiée, un enseignement de masse et de qualité, une égalité de chance pour tous, l’édification d’une société nouvelle ». Voilà des maîtres mots qui ont permis à Modibo Kéita d’avoir la confiance des Maliens.
Idrissa Sako

16 AVRIL 1959
Modibo Kéita forme le 1er gouvernement du Mali
Bien avant l’indépendance le 22 septembre 1960, Modibo Kéita, alors président du Conseil, a formé pour la première fois, le premier gouvernement du Mali le 16 avril 1959. Les postes ci-dessous étaient occupés par les personnalités suivantes :
– Président du Conseil, ministre de l’Information, de la Jeunesse et des Anciens combattants : Modibo Kéita (instituteur né le 4 juin 1915 à Bamako)
– Vice-président du Conseil chargé de la Justice et de la Fonction publique : Jean-Marie Koné (instituteur né le 5 octobre 1913 à Sikasso)
– Ministre de l’Intérieur : Madeira Kéita (archiviste/bibliothécaire né le 11 janvier 1917 à Kourouninkoto, Kita)
– Ministre des Finances : Attaher Maïga (financier né en 1924 à Baria, Bourem)
– Ministre de l’Economie rurale et du Plan : Seydou Badian Kouyaté (médecin né le 10 avril 1928)
– Ministre du Commerce et de l’Industrie : Hamaciré Ndouré (avocat né en 1918 à Youwarou)
– Ministre des Travaux publics, des Transports et des Télécommunications : Henry Corenthin (médecin d’origine antillaise)
– Ministre de l’Education nationale : Abdoulaye Singaré (commis des services administratifs né en 1918 à Koulikoro)
– Ministre de la Santé publique : Sominé Dolo (médecin né en 1924 à Sangha)
– Secrétaire d’Etat à l’Agriculture, à l’Elevage et aux Eaux et forêts auprès du ministre de l’Economie rurale et du Plan : Salah Niaré (ingénieur agronome né en 1930 à Bamako)
– Secrétaire d’Etat au Travail et aux Affaires sociales auprès du vice-président du Conseil : Oumar Baba Diarra (juriste né le 30 décembre 1929 à Bamako)
– Secrétaire d’Etat à l’Information (à partir de mai 1959) : Mamadou Gologo (médecin né en 1924 à Koulikoro)
A l’indépendance, l’équipe est maintenue en place avec cependant quelques retouches. Désormais, les postes de secrétaires d’Etat seront réduits à deux au lieu de trois, Dr. Mamadou Gologo héritant d’un ministère de l’Information à part entière. En plus de la Jeunesse et des Anciens combattants, le président Modibo Kéita s’attribue le poste de ministre des Affaires étrangères à partir du 26 septembre 1960.
A cette date, Jean-Marie Koné cumulera ses précédentes charges avec celles de ministre de la Justice. Madeira Kéita verra ses responsabilités étendues à la Défense et à la Sécurité.
Ce n’est que lors du remaniement du 25 janvier 1961 que les personnalités comme Baréma Bocoum (financier né en 1914 à Mopti), Mamadou Aw (ingénieur des travaux publics né le 15 décembre 1924 à Ségou), Ousmane Ba (médecin né en 1919 à Ségou), Mamadou Diakité (vétérinaire né en 1923 à Kona, Mopti), Moussa Kéita (professeur d’enseignement secondaire né le 26 septembre 1925 à Bamako) feront leur entrée au gouvernement en qualité respectivement : de ministre délégué à la présidence chargé des Affaires étrangères, de ministre des Travaux publics, de l’Habitat et des Ressources énergétiques, de ministre de la Fonction publique et des Lois sociales, de secrétaire d’Etat à la Défense et à la Sécurité et de haut-commissaire général à la Jeunesse et aux Sports.
On notera aussi que le 25 janvier 1961, de ministre de l’Information, Dr. Mamadou Gologo sera rétrogradé secrétaire d’Etat à l’Information et au Tourisme alors qu’Oumar Baba Diarra devenait le nouveau secrétaire d’Etat à l’Elevage et aux industries animales.
Même s’il a remanié par huit fois son gouvernement, toutes les équipes ministérielles successives sous le premier président du Mali ont eu pour ossature le premier gouvernement.
A. M. Thiam
(source : les têtes de la République/Mémorial Modibo Kéita)

Source: Maligo Actu