Du Mali au Burkina Faso, du Niger au Tchad en passant par la Mauritanie, la menace terroriste s’étant nonobstant  plusieurs années d’opérations militaires menées par les armées locales alliées par les forces extérieures. La faille de la première option engagée c’est-à-dire la réponse militaire qui ne fait plus l’objet d’aucun ombre doit être exploitée pour envisager d’autres directives .

 

Réunis le dimanche 15 décembre dernier à Niamey à l’occasion du sommet extraordinaire du G5 Sahel, les Chefs des États sahéliens en décidant de  mettre un accent particulier sur la lutte contre l’orpaillage clandestin, le trafic d’armes et de drogues, principales sources de financement du terrorisme au Sahel, ont encore une fois témoigné peut-être à leur insu, que la réponse militaire qu’ils ont empruntée sous l’exigence de l’ex métropole (la France) a été un échec dans la lutte contre le terrorisme. Le temps est venu pour les grandes puissances de revoir leur mode opératoire compte tenu de la faille dans plusieurs régions d’intervention (Irak, Somalie, Rwanda, etc.) Le sommet de Pau reprogrammé pour le lundi 13 janvier 2020 devrait être aussi saisi par la France afin d’adapter sa politique sécuritaire extérieure à la réalité des régions d’intervention, aux recommandations des peuples récemment nourris par un sentiment anti-présence française qui souffre de manque de clarté face aux ennemis.

 

La consolidation de la gouvernance locale est une condition

Depuis plusieurs années, les localités frontalières entre le Mali, le Burkina et le Niger deviennent le théâtre d’opérations des bandits armés de tout acabit. Une violence armée multiforme s’accroît et se répand notamment dans le Liptako-Gourma où treize militaires français ont péri dans une collision d’hélicoptères le 25 novembre dernier. Si d’une part  l’intensification des conflits locaux est un facteur explicatif de la persistance de l’instabilité dans les zones concernées, d’autre part il faut indexer la porosité voire l’absence de la gouvernance locale. Ce triste constat n’épargne pas les pays partageant les 7200 km de frontières avec  le Mali. Le processus d’endogénéisation  de la résistance illégale a presque réussi le pari par la faiblesse de la gouvernance locale. Iyad Ag Ghali, fondateur d’Ansar Dine et chef du JNIM, Hamadoun Kouffa, chef de la Katiba Macina affiliée au JNIM, l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) et Jafar Dicko du groupe Ansaroul Islam illustrent cet état de fait. En apportant souvent des réponses aux revendications des populations rurales, les groupes armés ont réussi à porter le blason d’une instance crédible aux yeux des habitants. (Les manifestations au pays dogon en faveur de Dan Amassagou sont un exemple). Ainsi, ils ont réussi à légitimer leurs actions. Les élus locaux, les chefs traditionnels et religieux et les enseignants sont également victimes d’actes d’intimidation, de menaces, d’enlèvements, voire d’assassinats. Plus de 2 000 écoles sont fermées au Burkina, 750 au Mali et 100 dans la région de Tillabéry au Niger selon le dernier rapport de l’institut d’étude et de sécurité. Depuis le 1er janvier 2019, au moins 400 personnes ont trouvé la mort dans des affrontements communautaires au Burkina et au Mali. Outre leur coût humain, ces conflits ont entraîné le déplacement de milliers de personnes. À la date du 30 septembre 2019, selon nos investigations, le Mali enregistrait 187 139 personnes déplacées, en particulier dans la région de Mopti. Le Burkina dénombrait, à la date du 8 octobre 2019, 486 000 déplacés internes.

 

La main sale des groupes armés signataires de l’accord issu du processus d’Alger 

Nous l’avions plusieurs fois dit : la résolution du  cas Kidal est le point de départ pour toute vraie lutte contre le terrorisme au Sahel. Les mouvements terroristes  ne sont pas les seuls acteurs de la violence dans les régions du Sahel. Au Mali, c’est une panoplie de mouvements aux identités et intérêts divers qui s’y côtoient. Le  paysage sécuritaire est marqué par la présence des groupes armés signataires de l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger, la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) et groupes qualifiés de pro-gouvernementaux rassemblés au sein de la Plateforme du 14 juin. Au Centre du pays, la dégradation de la situation sécuritaire a favorisé la mise en place de groupes d’autodéfense et l’émergence de milices constituées le plus souvent sur une base communautaire. Au pays des hommes intègres, le groupe armé Koglweogo aussi fait yeux rouges. Selon le rapport de l’ISS,ces organisations armées participent directement ou indirectement aux trafics ou entretenir des liens avec des trafiquants permet aux groupes extrémistes violents de se procurer des moyens de subsistance (notamment des biens de consommation ,aliments, médicaments, etc.), des moyens opérationnels (armes, munitions, motos, pièces détachées, carburant et moyens de communication , téléphones, cartes de recharge ou crédits de communication) et de générer des ressources financières (notamment à travers la vente de bétail volé).Les armes sont au cœur de l’action des groupes extrémistes violents. Elles leur permettent d’entretenir l’état de belligérance et la posture insurrectionnelle qui les caractérisent. Ces groupes disposent d’un armement varié constitué principalement de fusils d’assaut. Ils ont également recours à des engins explosifs improvisés. Dans les lignes d’une de nos récentes analyses livrées par votre quotidien LE COMBAT, nous avions exposé la nécessité de tarir les principales sources d’approvisionnement des bandits armés, sans lequel, la chance reste restreinte. Pour cela, les chefs d’État du G5 sahel avec leur homologue français Emmanuel Macron doivent essayer de répondre à la question de comment obstruer les canaux utilisés par les ennemis de la paix c’est-à-dire les trafiquants d’armes et les armes récupérées à la suite d’attaques de positions et de casernes des forces de défense et de sécurité « Tous les groupes armés collaborent avec les trafiquants d’armes qui agissent comme le trait d’union entre eux » révélait un ancien membre du MUJAO, en début  4 décembre 2018 lors d’une interrogation par l’ISS .

 

Les facteurs antérieurs

Plusieurs supports historiques sont à l’origine de l’émergence du trafic d’armes en Afrique de l’Ouest. On peut citer;  les différentes rebellions au Mali (1991-1996, 2006 et 2012), les flux d’armes provenant des rébellions et guerres civiles au Libéria (1989-1996 et 1999-2003), en Sierra Leone (1991-2002), au Niger (2007-2009) et en Côte d’Ivoire (2002-2011). La chute du régime du président libyen Mouammar Kadhafi en 2011 et l’instabilité qui en a résulté ont aussi contribué à la prolifération des armes à travers le Sahel.

 

Le complot à tous bords

Des caches d’armes et de munitions sont régulièrement découvertes dans le Sud de l’Algérie, notamment dans la zone frontalière avec le Mali. La quantité d’armes et de munitions qui serait saisie chaque trimestre par la force française Barkhane est estimée, selon nos informations concoctées, à deux tonnes. Les groupes armés, toutes natures confondues, sont des clients. L’existence de liens commerciaux et de relations fournisseurs clients est à éradiquer. Dans le Nord Tillabéry, des enquêtes ont révélé que des membres des groupes armés sont présentés comme intermédiaires dans le trafic d’armes. Un ancien du MNLA, qui a rejoint Ansar Dine, décrit l’implication du mouvement indépendantiste (MNLA) dans le trafic d’armes dans les régions de Gao et de Tombouctou. Le groupe assurerait le transport et la protection des armes à bord de véhicules tout terrain. Signé le 15 mai 2015 suis à une chaine de négociation à Algérie, l’Accord d’Alger devient aussi une couverture pour le mouvement armé qui administre Kidal dans les opérations illicites. Au-delà de l’exploitation des mines artisanales, la légitimité que confère aux groupes armés leur participation au processus de paix leur permet de constituer des stocks d’armes, dont une partie alimente un marché illicite. « Les gens du MNLA ont beaucoup d’armes. Nous achetions des armes avec eux. Souvent, nous les revendions aux djihadistes dans la zone de Boni », révèle un bandit armé dans une confidence.

Eu égard à ce constat, les Chefs d’État du G5 Sahel, aussi bien que leur mentor, doivent se rendre à l’évidence que la réussite de la lutte contre le terrorisme a comme préalable le renforcement de la gouvernance locale, bien sûr à travers l’implantation solide des forces armées, et aussi par la dissolution de tous les mouvements armés qui ne sont que des pourvoyeurs du laisser-aller. De son côté, le Conseil de Sécurité des Nations Unies doit aussi  placer le mandat de la Force conjointe du G5 Sahel sous le chapitre VII de la Charte des Nations Unies et de renforcer celui de la MINUSMA pour renforcer la main des États ciblés par la menace djihadiste. Sinon, l’intervention d’une autre force spéciale européenne ne sera qu’un rajout à la confusion …

Seydou Konaté

LE COMBAT