Sekhou sidi Diawara parle d’IBK après son décès : « Il a été politiquement trahi, socialement poignardé, et a humainement succombé à ses blessures »

Le décès d’IBK – j’en jure par le maître du jour de la résurrection, par celui que je contredis dans mes faits et gestes quotidiens, par celui qui crée et modifie les destins des hommes à sa guise, par le maître du temps, commencement et fin de toute chose – n’était pas le fait d’une cause naturelle. Il a été assassiné. Et froidement assassiné.

C’est dans l’ombre que l’on aperçoit bien la lumière et les objets qui s’y trouvent. En cette maxime, j’en avais tiré profit et leçons par le silence. Et le silence nous apprend beaucoup. Il nous permet d’apercevoir sans être aperçu, de voir sans être vu, d’entendre sans être entendu. Il était jusque-là mon guide, mon compagnon, mon principe philosophique supérieur, une culture que j’avais adoptée pour épouser et m’exposer à l’évidence de John Stuart Mill: la seule façon pour un homme d’accéder à la connaissance exhaustive d’un sujet est d’écouter ce qu’en disent de personnes d’opinions variées et comment l’envisagent différentes formes d’esprit. Et l’écoute se fait par et dans le silence. Mais les circonstances sont telles que je ne peux continuer à m’attacher au silence. Il faut donc s’y séparer, du moins momentanément. Car la nouvelle, tel un oxymore, vient d’être tombée : Manden Massa a été vaincu, il n’a pas pu résister, il a donc été emporté par celle qui détruit la matière et non l’âme : LA MORT. L’inéluctable aboutissement. La SENTENCE. La fin des fins et de toutes les fins.

Prisonnier de l’ombre depuis longtemps, je me demande encore et je ne sais toujours pas pourquoi et vraiment pourquoi j’entreprends ces lignes, quand je ne me reproche de rien, quand j’ai la conscience tranquille vis-à-vis de notre désormais défunt. Quand je m’étais battu (à ma manière) de toutes mes forces pour lui éviter cette fin tragique, sans en avoir jamais tiré ni fierté ni orgueil. Donc je les écris sans raison, sans intérêts pour moi-même ni pour le défunt ni pour les autres.

Mais voyez-vous, c’est la mort qui a sonné. Et la mort met fin au débat, à la contradiction, à l’opposition, à la rivalité. Elle fait taire les divergences et transcende les clivages. Elle éteint les passions ; et uni et réuni dans la douleur. Elle lie et concilie dans la souffrance. Ibrahim Boubacar Keita s’en est allé ! Il a rejoint sa dernière demeure. L’enveloppe est tombée, comme une armure. Pour IBK, les cloches sont arrêtées et pour toujours. La fibre a cessé de battre, l’homme s’est éteint. Il a tiré sa révérence dans une apothéose triste, dans un destin solitaire. Comme chaque être humain, il était lui aussi une cause partielle du temps. Pourtant, il n’est pas mort d’une mort naturelle, d’une volonté divine. Il a été politiquement trahi, socialement poignardé, et a humainement succombé à ses blessures. Ses assassins sont connus de tous et portent un nom : Sa propre famille. D’abord sa famille biologique, et ensuite sa famille politique. Bref, son entourage. Ce n’est pas un procès, c’est un fait, une réalité qui est connue et qui parle d’elle-même.

L’homme était seul et avait besoin de l’aide, mais on l’en a empêché. Au milieu des hommes, il avait besoin de la chaleur humaine, du concours humain. Criait seul, il n’y eut pas d’écho. Il a été abandonné et abandonné de tous. En apparence, il était calme et serein, mais son âme était emplie d’amertume, d’angoisse. La fin lui inquiétait, son pouvoir était devenu une marchandise à bon prix et à la portée de tous. Je crois avoir dit dans chacune de mes adresses qu’il était mal entouré, que son pouvoir était devenu un mythe dont chacun manipulait à sa guise et pour sa cause personnelle.

Au crépuscule du pouvoir et de sa carrière politique, le regard d’IBK était plus fixé vers la pente que vers la hauteur. La pente, il y voyait. Elle était profonde, très profonde. Ses discours nocturnes en témoignaient. Il fallait donc aider Manden Massa, car la chute était libre. Cependant, pendant ce temps, le fils aîné, au lieu de venir à la rescousse, menait une belle vie, son nom était cité dans toutes les affaires obscures de la République. Tels des champignons, il faisait pousser les stations de carburant dans tous les coins de la capitale. Les affaires frauduleuses fleurissaient partout. Moussa Diawara, celui-là même qui devait être le pilier du pouvoir par sa capacité de prévision de grandes catastrophes, jouait au boucan au moment même où le sang de militaires arrogeait le sol malien, où le pouvoir vacillait. Et Moussa Timbiné, le petit prince de la République qui ignorait les limites de sa principauté, avait atteint lui aussi le panthéon de l’orgueil et de l’arrogance. Son art préféré était de qualifier de Marcheurs de terroristes, de rappeler à tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui que c’est leur Pouvoir et qu’il faudrait pleinement en jouir, de participer ou de faciliter à la construction des universités privées sur l’espace public universitaire, là où les universités publiques manquent cruellement d’espaces. Tréta, de son côté, avait d’autres champs d’investigation plus fertiles : la guerre de positionnement et de succession.

Bref, ils sont ceux qui ont soufflé sur les braises, qui conduisirent à la chute d’IBK. Et une fois l’affaissement du régime, les mêmes hommes, souvent par personnes interposées, étaient au premier rang au Palais du congrès pour l’élaboration de la charte de la transition, pour réclamer la nouveauté, prôner le changement, se désinscrire du mode et modèle de gestion d’IBK.

Face à cette douloureuse épreuve, les nuits d’IBK étaient donc longues. Au moment où les autres s’y reposaient, IBK s’y posait des questions : Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi n’avais-je rien vu venir ? L’homme était donc tombé dans la disgrâce et dans la solitude. Il s’était laissé mourir, disait un journaliste de la place.

Sa famille et son entourage politique, doivent porter éternellement son deuil sur leur conscience, s’ils en ont une. Pour ma part, je prie pour le repos éternel de son âme, pour que l’Éternel ait pitié de lui, pour qu’il soit parmi les compagnons du Prophète (PSL).

Ainsi tourne la page d’IBK, me concernant !

Belgrade le 25-01-2022
Sekhou sidi Diawara, étudiant-chercheur à la faculté des sciences politiques de Belgrade, Serbie.
Email: [email protected]

Source: Le Pays

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