Auteur du célèbre roman “Le linge sale se lave au cimetière”, coédité par les éditions La Sahélienne et L’Harmattan-Mali en 2013 et “La poule qui rêvait de chanter” publié par La Savane Verte en 2017, Ousmane Thieny a mis sur le marché du livre, en 2018, un recueil de nouvelles intitulé “Allers simples pour Ségou” chez La Sahélienne. Ce recueil se classe aujourd’hui parmi les meilleurs du genre au Mali de par son thème principal, la mort, un évènement inévitable mais tant redouté par les humains. Nous avons rencontré l’auteur pour parler de sa dernière publication littéraire ainsi que de sa carrière d’écrivain.

ujourd’hui-Mali : Pouvez-vous nous présenter votre ouvrage ” Allers simples pour Ségou ” ?

Ousmane Thieny : Il s’agit d’un recueil de huit (08) nouvelles toutes consacrées à la mort. La plupart des gens s’imaginent que l’on meurt toujours dans un lit, entouré des siens. L’objectif de ce recueil de nouvelles est d’abord d’exorciser la mort qui reste la chose la plus redoutée des hommes où qu’ils se trouvent sur cette terre. Il s’agit de montrer la cruauté de certaines morts comme celle d’un enfant ou d’une femme en couche. Puisque la mort est inévitable, “apprenons à mourir”, comme l’a dit le philosophe. La mort, c’est la Félicité éternelle dans laquelle tout humain sera plongé un jour. C’est pourquoi nous devons tous travailler à nous aimer les uns les autres sur cette bonne vieille Terre qui n’est qu’un lieu de passage. Si nous faisons de la Terre un lieu de bonheur, alors la mort deviendra une Amie pour tous.

Pourquoi le choix du titre Allers simples pour Ségou ?

Le titre du recueil est emprunté à une chanson de l’orchestre malien le Super Biton de Ségou où il est dit ceci : “Nous nous précèderons à Ségou mais nous y irons tous”. Et le mot Ségou, dans ce cas-là, c’est l’au-delà. C’est-à-dire que chacun de nous mourra et donc ira à l’au-delà.  Vu que le thème principal de mon livre est la mort, je l’ai intitulé “Allers simples pour Ségou”. Le voyage à l’au-delà est un voyage sans retour d’où ce titre.

Pourquoi  la mort comme thème de cet ouvrage ?

Vous savez, dans toutes les sociétés du monde, généralement les gens évitent toujours tout ce qui a trait à la mort parce qu’ils ont peur. La mort est considérée à juste titre comme un évènement très douloureux, difficile à accepter, surtout quand ce sont des parents, amis, proches ou encore des personnes chères qui s’en vont. Ensuite, quand on pense à sa propre mort, c’est pour beaucoup de personnes quelque chose très difficile à imaginer.

Vous savez, j’ai connu la mort très tôt parce que  dans mon village natal, le cimetière  du quartier se trouve juste dernière notre maison et ce qui a fait qu’à  mon enfance je voyais les gens venir enterrer leurs morts.  Je ne savais pas ce que signifiait la mort à l’époque, mais j’ai été impressionné par ces gens-là qui venaient enterrer ces personnes décédées et les laissaient dans le cimetière. C’est une chose qui m’a beaucoup marqué et j’ai grandi avec ça. C’est une idée qui me suit toujours parce qu’elle me fait penser toujours à la mort. Je me dis que la mort est certes inévitable, même si elle est difficile à imaginer.

Pourquoi nous constatons que la plupart des personnages de votre ouvrage ont un comportement négatif ? 

Je ne pense pas que la plupart ait un comportement négatif. Disons qu’au-delà de la mort, il y a des sous thèmes qui sont évoqués dans l’ouvrage. Nous avons, entre autres, des thèmes de l’amour, la mort des mères par suite d’accouchement et de l’accident. Si certains personnages ont cependant des comportements négatifs, c’est une coïncidence, mais ce sont des faits qui se justifient puisque je prends exemple sur la vie quotidienne des Maliens. C’est un hasard si ces personnes ont des comportements négatifs, mais ce sont des comportements qu’on trouve dans la vie de tous les jours.

Vers la fin de l’ouvrage, nous remarquons que vous donnez un ton poétique à votre recueil de nouvelles. Pourquoi ?

Au fait, dans la dernière nouvelle, j’ai imaginé ma propre mort. J’ai imaginé comment se ferrait l’enterrement et éventuellement ce qui pourrait venir après. C’est bien de parler de la mort des autres, mais mon but était aussi d’exorciser un peu la mort. C’est une manière pour moi de me convaincre que je m’en irai comme mes parents ou d’autres proches qui m’ont devancé à l’au-delà. D’ailleurs, dans cette dernière nouvelle, j’évoque les mémoires de certains parents et amis qui sont partis. J’ai voulu donner un visage plus “humain” à la mort afin de la rendre plus acceptable. C’est vrai, la mort nous fait peur, mais au-delà de la mort, il faut imaginer qu’on sera heureux. Pour moi, une fois qu’on meurt, on est heureux parce qu’on est débarrassé de tout ce qu’il y a comme peine dans ce bas monde. Pour moi, une fois qu’on meurt, on est au paradis car nous quittons l’enfer de cette vie. Une fois qu’on meurt, on n’a plus mal.

Peut-on savoir ce qui vous a motivé à devenir écrivain ?

C’est parce que j’ai des choses à raconter donc à partager. Cette question me rappelle une anecdote de l’écrivain Massa Makan Diabaté qui après avoir interviewé son oncle, le grand griot Kèlè Monzon, Diabaté, il lui a présenté son texte “Kala Djata”. C’est le récit de Kèlè Monzon que Massa Makan Diabaté avait transcrit en français. Celui-ci lui a dit que ces paroles écrites sur le papier sont des paroles mortes. Des paroles mortes qui ne revivent qu’à travers les lecteurs. Il y a toujours une résurrection permanente de la parole à chaque fois que quelqu’un lit un écrit. Je voudrais à travers ma plume  dire des choses qui peuvent être utiles aux autres. L’écriture, c’est ma façon de communiquer avec l’autre et à travers l’écriture je me dis que je laisse quelque chose aux générations à venir.

Quelles sont les difficultés rencontrées dans l’écriture ? 

Ecrire en Afrique et particulièrement au Mali est très difficile car l’écriture demande de la concentration. Chose que nous n’avons pas toujours en Afrique à cause de notre environnement social où il est difficile de s’isoler pour écrire, surtout en famille. C’est pourquoi, pour la plupart du temps, j’écris tard dans la nuit et j’essaie de dormir dans la journée si je n’ai pas de travail à faire.   L’autre grande difficulté, au Mali, c’est que le livre marche très peu et l’édition coûte chère. Cependant, cela ne nous arrête pas et particulièrement moi. Si j’ai quelque chose à écrire, je l’écris et je me dis que s’il intéresse un éditeur, il le l’éditera.

Quels sont vos projets d’écriture ?  

Je tiens particulièrement à ce recueil de nouvelles, c’est pourquoi j’ai contacté l’écrivaine et réalisatrice de cinéma, Aida Mady Diallo, afin qu’elle en fasse une œuvre cinématographique. Ce serait vraiment bien si ces 8 nouvelles sont adaptées au cinéma.

Quels sont vos conseils aux jeunes écrivains maliens ?  

Il y a beaucoup de conseils. Dans un premier temps, je voudrais dire à ces jeunes qui veulent écrire, de lire d’abord. Il est important de lire pour prétendre à l’écriture. Cela est valable aussi bien en écriture que dans d’autres domaines, comme le sport. Si vous prenez aujourd’hui les grands joueurs de foot, ce sont des gens qui ont vraiment travaillé quotidiennement et pendant des heures. On ne peut pas bien écrire si on ne lit pas. Je dis donc aux jeunes de lire  parce que c’est en lisant qu’on apprend le vocabulaire et les techniques d’écriture.  La maitrise du français est capitale aussi parce que nous écrivons en français. Je dis aux jeunes d’être patients et qu’il ne faut jamais se précipiter d’écrire car plus on consacre assez de temps à notre travail, plus on le fait bien. Aussi, il faut toujours montrer ses écrits aux personnes plus expérimentées pour la lecture et les corrections de vos écrits.  C’est important.

         Réalisée par Youssouf KONE

 

Source: Aujourd’hui-Mali