Madani Diallo s’efforce de développer sa société de production de chaux vive au Mali malgré les innombrables crises que traverse son pays depuis plus de trente ans.

 

S’il en avait le temps ou l’envie, nul doute que Madani Diallo présente toutes les qualités et l’expérience pour rédiger un manuel de survie qu’il pourrait intituler : « Comment faire du business en temps de crise ». Dans son cas, il convient de décliner le terme « crises » au pluriel à en juger par le nombre de tempêtes que son pays, le Mali, a essuyées : une carrière lancée dans les années 1980 sous le double signe de la dictature de Moussa Traoré (1968-1991) et de la saignée des ajustements structurels imposées par les institutions financières internationales, puis les coups d’Etat de 1991 et 2012, sans oublier l’épidémie du virus Ebola, l’effritement puis le quasi-effondrement de l’Etat sous les assauts conjugués de la mauvaise gouvernance et d’indépendantistes touaregs alliés à des groupes djihadistes et, enfin, les violences intercommunautaires qui déchirent aujourd’hui une bonne partie du Mali.

A l’aube de ses 70 ans, il semblerait pourtant qu’il en faille encore davantage pour entamer l’optimisme de ce géologue de formation, pionnier de l’industrie aurifère malienne et chef d’entreprise dynamique. Madani Diallo affiche l’élégance naturelle des nobles de sa communauté, les Peuls, doublée de l’assurance de celui que l’on devine aussi à l’aise à la City de Londres que dans les mines d’or du Mali.

Relancer la machine

Son aventure a commencé dans les années 1970 à des milliers de kilomètres de là, en Union soviétique, sur les bancs de la faculté de géologie. Saint-Pétersbourg s’appelle encore Leningrad. C’est l’époque où le grand frère russe accueille des milliers d’étudiants africains. Il est de ceux-là jusqu’en 1980. Ensuite, tour à tour enseignant en géologie dans plusieurs universités d’Afrique, fonctionnaire malien, puis au Programme des nations unies pour le développement (PNUD), Madani Diallo se lance véritablement dans les affaires à la fin des années 1980.

Les miniers étrangers n’ont pas encore tourné leur regard vers l’or du Sahel. Madani Diallo, lui, parvient à convaincre une entreprise américaine de l’Utah d’investir au Mali. « Des mormons, précise-t-il, des gens qui ne trichent pas. » Il se rappelle ainsi la première fois, en 1991, où la société a voulu verser les royalties dues à l’Etat malien : « Personne aux impôts n’a voulu les encaisser, ce n’était pas prévu dans la loi de finances. On a dû batailler pour que le gouvernement prenne l’argent. » La société américaine est ensuite rachetée par les Australiens de BHP, leader minier mondial, au sein de laquelle Madani Diallo finira au poste de directeur pour tout le continent africain.

Fort de cette expérience et de son réseau qui court de Bamako à Sydney en passant par Paris, Londres et New York, Madani Diallo saute le pas en 2008 pour lancer sa propre affaire avec quelques associés. La société anonyme Carrières et chaux du Mali est créée, à Kayes (ouest) pour produire localement de la chaux vive, utilisée notamment par le secteur minier, et de la chaux agricole, nécessaire pour lutter contre l’acidité des sols qui, « du Niger à la Côte d’Ivoire », réduit drastiquement les rendements.

L’utilisation de la chaux agricole est connue de longue date dans le monde rural européen. Pas au Sahel. A priori, tous les éléments sont donc en place pour le succès de l’entreprise. Les besoins sont énormes dans toute la sous-région. Le Mali dispose de deux cents ans de réserves connues de calcaire, matière première de la chaux. Madani Diallo et ses associés connaissent sur le bout des doigts le fonctionnement de l’administration malienne. Ils disposent, personnellement, de la mise de fonds initiale, de la légitimité et des connaissances pour convaincre de nouveaux investisseurs afin de boucler le financement d’un projet évalué à 20 millions d’euros.

Pourtant, ils devront attendre dix ans avant de pouvoir sortir du four les premières tonnes de chaux vive. « En 2012, passée la période d’expérimentation, tout était quasiment bouclé avec la banque et les futurs actionnaires », se rappelle-t-il. Survient alors le coup d’Etat du capitaine Sanogo contre le président Amadou Toumani Touré, vieillissant, corrompu et dépassé par l’insurrection qui enflamme tout le nord du pays. « Nos partenaires sont soudainement devenus frileux », explique l’homme d’affaires. Il lui faudra de très longs mois pour relancer la machine et « les convaincre que le secteur minier est clair, que nous ne dépendons pas de l’environnement politique national ».

Braises des conflits

Cette épreuve à peine surmontée, de nouveaux ennuis surgiront qu’aucun business plan, aussi bien ficelé fût-il, ne pouvait prévoir. En décembre 2013, à mille kilomètres de Bamako, dans l’épaisse forêt guinéenne, le premier malade ouest-africain de la fièvre hémorragique Ebola vient de mourir. En deux ans, l’épidémie tuera au moins 11 000 personnes en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia. Quel rapport avec l’usine de M. Diallo dans un pays épargné par le fléau ? « Des techniciens portugais, sous-traitants de la société néerlandaise spécialisée dans la construction de fours industriels que nous avions choisie. Ils n’ont jamais voulu venir. Pour eux, le fait que l’épidémie soit en Afrique signifiait sans doute que tout le continent était touché. »

De nouveau, le projet prend des mois de retard. « Tout a été décalé. Quand la construction de l’usine est enfin terminée, en 2016, on n’a plus le cash nécessaire. On arrive sur le marché avec une production bancale face à des concurrents, belges principalement, qui existent depuis cent soixante-dix ans et fournissent les mines maliennes depuis trente ans ». A force de conviction, le carnet de commande finit quand même par se remplir.

Tout au moins pour la chaux vive, car celle destinée au secteur agricole connaît d’autres tribulations. Le centre du Mali, principale région de culture et d’élevage du pays, et donc premier débouché potentiel pour la société de Madani Diallo, s’enfonce dans le chaos. Les groupes djihadistes liés à Al-Qaida ou à l’Etat islamique soufflent sur les braises des conflits intercommunautaires récurrents entre éleveurs et cultivateurs. Les services de l’administration républicaine, ciblés par les groupes armés, ont reflué du milieu rural pour se claquemurer dans les villes. Les routes qui mènent aux marchés sont devenues dangereuses. « L’accès individuel à ces zones est donc risqué et difficile », explique-t-il.

Malgré tout, le tableau de bord de l’usine devrait afficher en fin de cette année une production de 25 000 tonnes, et trois à quatre fois plus l’année suivante. Mais M. Diallo n’a pas les yeux rivés sur son compte d’exploitation. « Il n’est pas sûr que nous gagnerons de l’argent. L’essentiel est ailleurs : que, grâce à nous, les agriculteurs comprennent que l’utilisation de chaux peut augmenter leurs revenus. Après, peu importe qu’elle vienne de Chine ou dans des bateaux européens ». Optimiste, comme toujours.

Le Monde