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Konaté Issiaka, ancien immigrant clandestin: “J’ai fait 3 ans en Libye…On se nourrissait dans les poubelles…Et l’eau, on la prenait dans les WC…”

Konaté Issiaka, un ancien candidat à l’immigration clandestine, a rejoint la Cote d’Ivoire d’ou il était parti. Du Maroc à la Libye, en passant par l’Algérie et la Tunisie, il a vécu des moments difficiles et douloureux. Après un apprentissage à la conduite, il a réussi sa réinsertion et a accepté de répondre aux questions de Abidjan.net.
Comment ta vie était-elle ici en Côte d’Ivoire avant de partir à l’aventure en Libye?

La vie pour moi en Côte d’Ivoire n’a pas toujours été rose. J’ai vécu des moments très pénibles, tellement de chose se sont produites et m’ont vraiment marqué surtout avant la crise post électorale. C’est bien la raison fondamentale qui m’a poussé à partir loin d’ici. Les choses étaient telles qu’il fallait absolument que je parte du pays pour essayer de m’en sortir. Sinon, je n’avais jamais envisagé sortir de mon pays pour un autre.

N’y avais-tu jamais pensé ?

Je vous le disais tantôt, mon intention n’a jamais été d’aller à l’aventure, encore moins dans un pays ou ma vie serait mise à rude épreuve.
Je n’y ai jamais pensé, même pas une seconde.

Ta famille, était-elle informée de ton départ? En avais-tu parlé avec un de ses membres?

Bien souvent, certaines situations vous poussent à ne rien dire de ce que vous entreprenez. Ce fut le cas ici, car effectivement Non, Je n’en ai dit aucun mot à ma famille. Les connaissant, même si je leur en parlais, personne n’accepterait mon départ. Et lorsque je partais, j’étais vraiment jeune. Vous le savez autant que moi, qu’aucun parent n’accepterait de voir son jeune enfant partir à l’aventure dans un pays où il ne connaît personne.

Où as-tu eu l’argent pour payer ton voyage?

A Vrai dire, j’étais un ex-combattant. Avant tout, je suis allé suivre une formation à Bouaké avant la crise pendant quelques mois et tout a commencé. Et après quand tout est rentré en ordre, je n’ai pas eu mon matricule. Nos supérieurs ont perdu nos matricules et ça nous a beaucoup fait mal. On a fait des revendications qui n’ont pas abouti. Le Président de la République ivoirienne a donc décidé de nous récompenser à hauteur de 800 000 FCFA chacun. Quand j’ai reçu mon argent, il y a l’un de mes frères qui m’a suggéré de partir à l’aventure, en me rendant en Europe pour une vie meilleure. J’ai trouvé son idée géniale et j’ai sauté sur l’occasion. Aller en Europe, qui ne rêve pas d’y aller? Il y a du travail, de l’argent à gagner et l’on y reconnaît la valeur de l’homme.

Alors je suis parti dans un premier temps au Maroc par voie aérienne. Je me suis retrouvé par la suite en Algérie puisque les deux pays partagent une frontière terrestre. Mais ce n’était pas facile. Le calvaire a commencé au Maroc. Une fois en Algérie, dans la première ville, Maghnia, j’ai vu des gens sous des tentes. Et là, je n’ai pu m’empêcher de couler des larmes.

Des regrets en ce moment là?

Oui, je me suis dit, j’aurais su, je serais resté dans mon pays. Beaucoup de regrets, de désespoir aussi. J’ai rencontré des amis ivoiriens qui étaient là-bas. Ils ont essayé de me remonter le moral en me disant que c’est la vie et que je ne devais pas m’en faire. Ils ont eux-mêmes eu les mêmes sentiments, mais ils ont fini par s’habituer. Pour manger, il fallait travailler dur. Quelques jours plus tard, j’ai vu un passeur qui m’a proposé d’aller au centre ville travailler, me “chercher” comme on le dit en Côte d’Ivoire. Et après, il me ferait passer par le Maroc pour rejoindre l’Espagne. Il m’a dit que c’est très rapide. Ce dernier a fini par me convaincre et j’ai accepté l’offre que je trouvais rassurante sans savoir ce qui m’attendait.

Alors je me suis retrouvé en plein centre de l’Algérie au je travaillais dans un lavage auto. En tout cas, ce n’était pas facile. Même pour trouver de quoi à manger, il fallait faire les poubelles. Mais ce sont des poubelles propres, ou on pouvait trouver des têtes de moutons et autres. J’ai fait deux ans…

Un jour, certains de mes amis ont suggéré qu’on fasse comme tout le monde en passant par la Libye pour regagner l’Italie. Ils sont même allés plus loin en disant que c’est très rapide. Alors, il fallait faire le choix entre le Maroc et la Libye. J’ai réfléchi pendant un bon mois. Nous étions quatre en ce moment-là et nous avons tous décidé d’aller en Libye et de là, nous nous sommes retrouvés en Tunisie. De l’Algérie donc, on se retrouve en Tunisie. Avec l’argent que nous avons en notre possession, on a eu des passeurs qui, en réalité, nous ont vendus à un arabe. Malheureusement, nous étions tous des novices puisque nous ne savions rien de ce qui se tramait. Le hic, c’est que ce sont nos propres ‘’frères’’ maliens, camerounais, nigérians qui nous vendent. Dans notre cas, c’est un malien. Donc une fois chez notre nouveau ‘’maître’’, il disait en arabe, ‘’ là où nous sommes arrivés, parlant de chez lui, il faut qu’on sache que nous ne sommes pas chez nous’’. J’ai quelques notions en Arabe donc j’ai compris. Pour pouvoir aller en Europe, nous devons appeler nos parents qui doivent transférer de l’argent sur leur compte et il va nous ramener en Libye. Ceux parmi nous qui pouvaient appeler l’ont fait. Il y en a qui ont reçu 150 000f, 200 000 f.

Et toi, tu as pu joindre tes parents?

Oui, Je l’ai fait moi aussi. J’ai appelé mes parents et ils m’ont envoyé la somme de 250 000 f pour la nourriture et d’autres besoins. Après avoir bien entendu perdu les différents montants, il nous a mis dans des taxis communaux, où nous étions cachés et entassés pour la Libye. Mais la traversée n’a pas été facile. Et une fois en Libye, le vrai calvaire va commencer parce qu’Il est facile de rentrer en Libye, mais difficile d’en ressortir.

Où comptais-tu aller?

Je voulais regagner l’Italie. Quand on est arrivé en Libye, quelques temps après, ils ont essayé de nous lancer en mer, c’était aux environs de 2 heures et 3 heures du matin.

Combien de temps as-tu passé en Libye? Et comment te nourrissais-tu?

J’ai fait 3 ans en Libye. Ce n’était pas de la nourriture normale. On se nourrissait dans les poubelles, Mais grâce à Dieu on n’a pas été malade. En tout cas, je ne souhaite pas voir mon ennemi vivre cette situation dégradante. Ma première lancée, après la mer libyenne, on a atteint la mer tunisienne, on atteint la mer Européenne ou on peut trouver tous les bateaux. Mais avant de trouver les bateaux espagnols, italiens et autres, on trouve d’abord la croix rouge qui est censé sauver tous les naufragés. Donc pour ma lancée, on était arrivé en mer tunisienne. C’est ainsi que les libyens nous ont suivis avec leur gros bateau, ils nous ont encerclés et ont commencé à faire des tirs de sommation. Ils nous ont demandé de nous coucher aux risques de nous abattre. Nous avons gardé notre calme et finalement, ils nous ont ramenés sur le rivage. On pensait qu’ils allaient nous laisser là, au bord de la mer. C’était mal les connaître. Dans notre contingent, Il y avait des femmes, jeunes et vieilles, des enfants, des hommes… Nous avons tous été ramenés en prison.

Vous êtes retournés en Tunisie, c’est ça?

Non, nous sommes retournés en Libye parce que c’est la police maritime libyenne qui nous a arrêtés. La Tunisie dit qu’elle s’en fout de nous même si on devrait mourir. Donc en prison, c’était ma première fois d’ailleurs, il y avait des bêtes. La prison était tellement sale que je ne pensais pas ressortir de là. Il y avait des bêtes, et j’ai eu la gale. On ne se lave pas les mains avant de manger, on a juste un morceau de pain par jour. Et l’eau on la prenait dans les WC… J’ai fait 5 mois en prison… Dieu merci, on a rencontré un passeur malien. Ce dernier nous a demandé, nous les ivoiriens, de nous mettre ensemble, afin qu’il puisse nous aider. La condition était qu’on lui rembourse l’argent, s’il nous libère. Les autres ont dit oui puisqu’ils avaient des secours extérieurs sur lesquels compter pour toute situation liée à l’argent. Mon cas était particulier vu que je n’avais personne à qui demander de l’aide ou encore qui pouvait me faire parvenir de l’argent. Vu la situation, j’ai dû ruser avec lui en répondant oui comme l’ont fait les autres. Donc il nous a fait libérer et nous a hébergés chez lui. Les conditions d’hygiène et de nourriture étaient réunies pour être dans de bonnes conditions. On s’y sentait bien et il nous même a donné une formation… C’était mieux chez lui, car sa femme s’occupait bien de nous avec de la bonne nourriture, une couchette descente et des bains réguliers. On dormait et on se lavait bien aussi. Excepté un autre ami, dont les parents ne réagissaient pas, et moi, tous les autres ont respecté leur engagement. Résultat, Il m’a ramené en prison mais pour me faire tabasser cette fois-ci pour que l’argent vienne. il a demandé le numéro de mes parents et je le leur ai donné. Le passeur malien a donc fait appel à deux nigérians pour me battre, et pendant qu’ils me battaient, ils ont appelé mes parents et ont mis l’appel sur haut parleur. Pendant que je parle, je suis battu. Du coup mes parents ont eu peur et deux jours après, ils ont envoyé l’argent au passeur. Il m’a dit que la somme en sa possession c’est pour ma libération et non me mettre entre les mains d’un passeur fiable. il m’a donc laissé devant la porte, me disant que c’était à mes risques et péril. J’étais dès lors livré à moi-même.

Et quelle fut ta réaction en cet instant précis de ta libération?

Après qu’il m’a laissé devant sa porte, il m’a remis les chaussures. J’ai parcouru des kilomètres pour arriver a Tripoli, ou j’ai des connaissances. Je suis arrivé à une boulangerie ou j’ai trouvé un nigérien qui parlait peu le français. je lui ai demandé de m’indiquer comment me rendre à Tripoli en étant à Trabouz. Il était surpris et se disait que j’avais certainement un problème avec la police. Il m’a indiqué la voie à suivre en me donnant du pain et de l’eau à boire. Il faisait noir et j’étais épuisé. En cours de route, j’ai rencontré des barrages de police et j’ai du me cacher sans qu’il ne me voit. Je suis arrivé à une station d’essence ou j’ai rencontré des nigériens encore mais qui ne parlent pas français. C’est l’un d’entre eux qui essayait de parler français. A ce dernier, j’ai expliqué ma mésaventure et il a compris que la situation n’était agréable. Grave encore, il faisait froid et j’étais mal vêtu. Ces derniers, ayant eu pitié de moi, m’ont hébergé et m’ont donné de nouveaux vêtements pour me mettre au chaud. ils m’ont conseillé de trouver un travail à faire pour pouvoir survivre. C’est ainsi qu’ils m’ont conduit chez un arabe qui, lui, était gentil avec moi. En me regardant, cet arabe savait que je venais de prison, car j’étais maigre. Il avait un verger (mandarine, orange et autre). Néanmoins, il m’a pris comme son fils, en plus c’était un militaire, mais il ne me l’a dit. Il m’a nourri correctement pour que j’ai de la force pour travailler.

Combien de temps es-tu resté chez ton nouveau maître?

J’ai fait 7 mois chez lui et J’aurais bien voulu y demeurer pour toujours, mais le travail n’était pas facile. J’étais seul dans un grand champ. Etant là-bas, j’ai été encore contacté par un passeur. Mais je vous assure que si ce ne sont pas les passeurs, on ne peut pas s’en sortir.

Malgré tout, tu as encore le courage de repartir en mer…

J’avais un objectif, arriver en Europe à tout prix, en traversant la mer. Et oui je suis reparti. Pas question pour moi de revenir au pays (ndlr : en Côte d’Ivoire). Et j’ai tenté une deuxième fois, malheureusement à cette période, l’Italie était en conflit avec la Libye, car l’Italie ne voulait plus de migrants sur son sol. Donc l’Italie a rappelé son bateau qui était en mer pour sauver les migrants de la noyade. Avec notre équipage, nous sommes arrivés sur les eaux internationales. Il y avait quatre flottes. Une fois sur ces eaux internationales, il n’y avait plus de bateaux. On nous a fait savoir que le bateau de sauvetage a fait demi tour. Par contre il y avait un cargo libyen qui sillonnait la zone. C’est l’équipage de ce cargo qui a signalé notre présence pour qu’on vienne nous secourir. Nous avons fait deux jours sur l’eau, sans nourriture, sans eau. Les femmes ont jugé bon de donner de l’eau de mer à boire à leurs enfants, même si ce n’était bon à boire. C’est dans cette attente sur la mer que les Libyens sont encore venus nous chercher pour nous ramener en Libye. Ce fut encore le début d’un calvaire, nous encore été conduits en prison en Libye. Cette fois-ci nous étions dans un camp de rapatriement et là, nous n’avions plus le choix. Nous étions à partir de ce moment contraints de chercher à retourner dans notre pays. Malheureusement, j’ai un ami qui n’a pas eu la même chance que moi puisqu’il est mort là-bas. Lui par contre avait décidé de poursuivre l’aventure en revenant pas au pays. Il n’a pas eu de chance…

Vous avez accepté de revenir au pays, et c’est l’État ivoirien qui a organisé votre venue?

On a accepté de revenir au pays. On n’avait pas le choix. C’est l’État ivoirien qui a envoyé des gens pour nous recenser. Voilà comment nous nous sommes retrouvés au pays ici.

Après combien d’année?

Après cinq (5) ans d’aventure clandestine.

Aujourd’hui qu’est-ce que tu fais?

Grâce à l’Etat, nous sommes pris en charge pour la réalisation de nos projets. Il s’agit de l’élevage, la conduite et bien d’autres. Mais moi, je fais la conduite. J’ai été formé et j’ai obtenu un diplôme.

Et travailles-tu maintenant?

Je travaille actuellement pour une structure spécialisée dans le transport de gaz butane.

Un conseil à tous ceux qui veulent tenter l’aventure clandestine…

Honnêtement, je conseille à mes frères de ne pas y penser encore moins, rêver d’aller à l’aventure par la voie clandestine. Le danger existe vraiment partout et à n’importe quel moment tu peux perdre la vie. Si aujourd’hui, tu entends dire que ton frère ou un ami est entré en Europe par la voie illégale, tu ne sais exactement pas ce qu’il a pu endurer pour y arriver.

J’exhorte à cet effet tous les ivoiriens, jeunes, femmes et vieillards, à rester au pays ici car Nous avons un beau pays. Et un pays comme la Côte d’Ivoire, il n’y en a pas deux. Et mieux, on peut se débrouiller ici et très bien s’en sortir. On peut même avoir de l’argent, être plus riche que nos frères qui sont en Europe. Il y en a qui sont là-bas depuis plus de 5 ans sans travail, sans papier, j’ai des amis là-bas et je sais de quoi je parle. Pour clore, je demande à tous de rester dans son pays natal, de prendre soin de sa famille.

Quand je suis revenu, mes parents étaient hyper contents parce qu’ils ne pensaient pas me revoir vivant et en pleine forme. Ma mère n’a pas pu s’empêcher de mettre son front contre le sol et de remercier le bon Dieu, en pleurant.

Florence BAYALA

Source: aBamako

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