« Les multiples facettes de la migration» est une série d’articles portant sur les questions migratoires. Il s’agit d’aller à la découverte de quatre personnes, dont le parcours peut servir d’exemple et surtout aider à enrichir le débat sur le phénomène migratoire.
Mme Nènè Kéïta est la première personne à ouvrir cette série. Cette jeune dame de 29 ans a décidé de revenir au Mali pour construire son avenir au moment où d’autres jeunes embarquent pour l’Europe à la recherche d’un hypothétique bonheur en bravant tous les dangers. Elle est fondatrice et directrice générale de YeleenMa Consulting.

Nènè Kéïta a grandi et étudié en France où ses parents ont émigré dans les années 80. Ancienne étudiante de Sciences Po Paris, elle a séjourné en Afrique du Sud avant d’intégrer la prestigieuse Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Titulaire de plusieurs diplômes, dont un Master en Gestion des ressources humaines et un autre en Management Stratégique International, elle a effectué ses premiers pas dans la vie professionnelle en France. Agent de recrutement à la recherche de talent pour des postes de stagiaires au cabinet d’avocat Francis Lefèbvre en région parisienne, Nènè Kéïta a bossé à la direction du recrutement de la Société générale au niveau de la Défense. A Londres au Royaume Uni, elle a évolué à Communicaid. La jeune dame a été chasseuse de têtes à Upward Consulting dans la région de Paris.
Parallèlement à ses activités professionnelles, elle menait dans l’hexagone une vie associative et sociale très intense. Elle est ambassadrice du Réseau des anciens des programmes égalités des chances de l’Essec. A Dignité Internationale, elle a aussi aidé à l’insertion professionnelle des migrants. Déjà, au lycée, elle avait mis en avant son talent de leadership en devenant responsable et marraine.

Une lourde décision prise
En 2017, Nènè Kéïta décide de quitter le «pays de son enfance pour celui de ses origines». C’était une lourde décision, nous confie-t-elle. «On se pose beaucoup de questions. Est-ce qu’on va s’adapter. Comment ça va se passer ? Honnêtement, je n’ai pas répondu à toutes ces questions. Je suis venue quand même», lance-t-elle avec un large sourire. En un mot la Franco-malienne, qui se sent en harmonie dans les deux cultures, est venue se lancer à la recherche du bonheur que ses parents sont partis chercher au bord de la Seine.
«C’est la vie professionnelle française qui m’a poussée à venir tenter ma chance sur mes terres d’origine. Cette vie professionnelle ne correspondait pas à mes aspirations, à mes convictions. Un tel système peut étouffer certaines ambitions. Ce retour en terre africaine n’est nullement une rupture avec la France. Je ne suis pas en conflit avec la France», souligne-t-elle. Selon elle, on peut être malien tout en restant français. «J’ai grandi dans la culture française. Il n’y a pas d’élément dans la culture française qui empêche d’être malien».
Avant de s’installer définitivement au Mali, elle y a fait deux tours pour rencontrer les professionnels. «Ces deux voyages m’ont rassurée. Le Mali est un pays pour les passionnés optimistes. C’est un pays difficile si l’on vient de l’extérieur. Il faut voir les choses avec optimisme. Le Mali est en train de bouger. On sent que les choses bougent», déclare-t-elle. A ce niveau, il faut juste rappeler que la jeune Nènè n’a jamais coupé le pont d’avec son pays d’origine.
Dans un récit bien construit, elle raconte ses souvenirs d’enfance. Elle se souvient encore des piqures de moustiques assoiffés, de la chaleur sans pitié pendant ses vacances à Kayes. Notre trajectoire de la vie a fait de nous des êtres hydrides, aime-t-elle rappeler au cours de ses interventions. A son arrivée, elle s’est créé un tissu familial. «J’ai rencontré mon mari. Ce qui a facilité ma prise de décision».

«Je suis contente de ce que j’ai réalisé»
En octobre 2017, elle est choisie pour être directrice de l’incubateur de DiaspoHub, un cabinet qui appuie les entrepreneurs porteurs de projets innovants dans tous les secteurs d’activités désirant s’implanter au Mali. Elle fait quelques va-et-vient entre Paris et Bamako. Consultante en recrutement à BR Consulting, elle dispense des cours modulaires en entrepreneuriat et techniques de recherche d’emploi à l’ITMA, une université privée de la place.
Fondatrice-directrice générale de YeleenMa Consulting, Mme Nènè Kéïta fournit de l’expertise dans le domaine de l’entrepreneuriat, de la formation et de la conception de projets. Le cabinet accompagne les entrepreneurs bâtisseurs, innovants et créateurs de valeur ajoutée. Il monte des projets liant la diaspora au Mali et à l’Afrique, crée des opportunités de collaboration efficaces tournées vers un nouveau mode de coopération. Combattante infatigable des inégalités sociales, elle est très heureuse de contribuer à la transformation positive du Mali à travers la reconstruction de la justice sociale, du modèle social.
Elle se dit satisfaite de son intégration dans la société malienne. Pour elle, il est important de partager ses problèmes, ses inquiétudes. L’intégration, c’est se faire bien entourer pour créer un bon équilibre. «Franchement, je suis contente de ce que j’ai réalisé. Je suis satisfaite de ma vie. Je me sens épanouie malgré tout. On a le temps de sentir vivre. En France, on est dans un monde robot. Ce que j’ai réalisé professionnellement et familialement en deux ans, je n’aurais pas pu le faire en France».
Elle estime qu’il est difficile de porter un jugement sur la politique migratoire de l’Europe. «L’Europe a été une terre d’accueil. On ne peut pas dire autrement, vu son histoire», dit-elle. En foulant le sol malien, elle a découvert d’autres réalités. Pour elle, l’Europe est devenue une forteresse pour les non-européens. Les démarches administratives avec les tracasseries pour obtenir un visa ont renforcé la conviction de Nènè Keïta que l’Europe est devenue une forteresse. « Avoir un passeport européen ouvre des portes au Mali. Tout voyage est facilité ou tout déplacement est difficile avec un passeport africain», reconnait l’ex-étudiante de Sorbonne. On essaie de contenir l’Afrique et le Moyen Orient.
L’Europe construit une forteresse pour empêcher le déversement des migrants, déplore-t-elle sans pourtant perdre de vue les exigences sociales pour accueillir ce que les pays peuvent accueillir. «La migration, oui mais pas à tout prix. Pas au prix de sa dignité, pas au prix de sa vie», lance-t-elle. Elle dénonce l’instrumentalisation de la migration par certains politiciens mal intentionnés de l’Europe pour construire la peur et la crainte de l’autre.
La jeune femme leader qui a participé en 2019 au Young African Leaders Initiative (YALI) du gouvernement des Etats Unis d’Amérique jette aussi la pierre dans le jardin des dirigeants africains. La migration, c’est aussi la responsabilité des dirigeants africains qui doivent créer des conditions permettant aux jeunes de rester sur place, souligne-t-elle.
Leadership affirmé d’une jeune dame combative
L’intégration de Mme Nènè Kéïta se mesure aussi à son engagement au sein de l’association Repat-Mali, une association d’entraide sociale créée par des Français d’origine malienne pour faciliter leur intégration. Ce nom «Repat» est utilisé par désigner des personnes détentrices de la nationalité d’un pays européen, comme Nènè Kéïta, qui ont décidé de revenir sur leurs terres d’origine. Elle n’aime pas l’appellation «Repat». « C’est une création occidentale qui ne me plait pas. Ça veut quelque part dire qu’on n’appartient pas à l’Europe. Or, la France c’est chez nous. Je suis une enfant de deux pays», lance cette polyglotte très créative et engagée.
Lauréate du Prix Francophonie en 2018, un prix qui récompense les jeunes de l’espace francophone faisant bouger les lignes dans la catégorie Dirigeant d’entreprise, la directrice générale du cabinet YeleenMa Consulting travaille à construire des ponts afro-européens et à connecter le monde à travers les opportunités.
Pour elle, il faut encourager les initiatives de la diaspora, par la diaspora et pour l’Afrique en donnant une visibilité et en récompensant ceux qui font le challenge de revenir aux sources pour apporter leur pierre à la construction de l’édifice et changer la face du continent. Grâce à son leadership, son engagement et surtout sa combativité, Nènè Kéïta dispose d’énormes atouts pour réussir.

Chiaka Doumbia

Source: Le Challenger