Déjà vulnérables, des milliers d’enfants continuent d’être les victimes de la crise sécuritaire que traverse le Mali depuis 2012. Survie,  développement, protection ou encore  participation, leurs droits les plus essentiels continuent  de subir de graves violations. En attendant de pouvoir y mettre fin, l’État et ses partenaires essayent de répondre à l’urgence et surtout s’engagent à prévenir les violations, même en période de crise.

 

« Au Mali, ce sont le recrutement et l’utilisation des enfants, les attaques contre les écoles et les hôpitaux, les meurtres et les mutilations des enfants et les violences sexuelles envers les enfants qui demeurent les plus préoccupants », selon Madame Virginia Gamba, la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour les enfants et les conflits armés.

Il y a deux ans, en 2017, 159 cas de recrutement et d’utilisation d’enfants ont été vérifiés, pour une trentaine de meurtres, 9 violences sexuelles, 42 attaques contre des écoles, 9 contre des hôpitaux, 2 enlèvements et 132 dénis d’aide humanitaire.

En 2018, ces violations graves des droits des enfants se sont poursuivies et même amplifiées, selon la Représentante spéciale. Si le recrutement et l’utilisation des enfants, 110 cas, ont connu  une légère diminution, c’est grâce à des « discussions entamées avec certaines parties et la mise en œuvre du Plan d’action convenu avec d’autres  figurant initialement sur la liste du Secrétaire général ». Une liste établie par le Secrétaire général des Nations Unies pour désigner les parties à un conflit,  impliquées dans ces violations graves des droits des enfants et aussi permettre de mener des actions afin de mettre fin à ces violations. Les parties listées par le Secrétaire général sont au nombre de quatre au Mali : Ansar Eddine, le Mouvement pour l’unification du jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), la Plateforme et la CMA.

Parmi elles, la CMA a signé un Plan d’action pour mettre fin au recrutement et actuellement le bureau de la Représentante spéciale travaille à ce que sa mise en œuvre soit effective. La signature d’un tel plan est aussi attendue avec la Plateforme, précise la Représentante spéciale.

Au cours de la même période, 102 enfants (garçons et filles) ont été réintégrés par l’UNICEF à la vie civile et la détention de 13 garçons pour association à des groupes armés a été vérifiée. 129 enfants ont été tués ou mutilés et 20 incidents de violences sexuelles ont été relevés.

Quant aux attaques contre les hôpitaux et les écoles, « elles ont augmenté de façon terrible ». 81 attaques contre des écoles ont été vérifiées, soit le double de celles enregistrées l’année précédente, précise Madame Gamba.  21 attaques contre des hôpitaux et 8 enlèvements, ainsi que 170 incidents de déni d’accès humanitaire ont aussi été enregistrés. 827 écoles étaient fermées en décembre 2018 à cause de la violence et de la peur.

« Agir pour protéger »

Malgré l’existence de nombreux textes internationaux relatifs à la protection des droits des enfants, dont la Convention spécifique des Nations Unies, adoptée il y a 30 ans cette année, des milliers d’enfants sont privés de leurs droits à l’éducation, des dizaines tués, des dizaines utilisés par les groupes armés. C’est face à cette urgence que les Nations Unies ont lancé la campagne « Agir pour protéger les enfants affectés par les conflits ».

Une campagne de sensibilisation destinée « à redynamiser notre engagement à protéger les enfants utilisés et maltraités, dans, par et pour les conflits armés », a précisé la Représentante spéciale du Secrétaire général lors de son lancement, le 12 juillet 2019 à Bamako.

Cette campagne est tout d’abord un long processus de communication pour rassembler les parties prenantes d’un conflit autour de l’objectif sacré de la protection des enfants. Elle permettra aussi de favoriser la collecte d’informations sur 6 graves violations de droits : le recrutement et l’utilisation des enfants, les violences sexuelles envers les enfants, les attaques contre les écoles et les hôpitaux, le déni d’assistance humanitaire aux enfants, les meurtres ou les atteintes à l’intégrité physique et  les enlèvements d’enfants.

Actuellement, 20 situations de conflits sont à l’agenda de la Représentante spéciale, dont 7 en Afrique. L’objectif final de la campagne, qui prendra fin en 2022, est d’obtenir la fin de toutes les violations et de prévenir de futures violations.

La prévention, désormais l’unique cheval de bataille inscrit dans un mandat spécial depuis 2018, doit aboutir notamment à l’élaboration de Plans d’action national et régional, comme au niveau de la Communauté économique des états de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ou de l’Union Africaine.

Assurer la continuité de l’éducation

Pour y arriver, tous les acteurs sont convenus de la nécessité de continuer à transmettre à ces enfants des valeurs positives pour en faire des adultes meilleurs.

« Avant la crise de 2012, qui a amené beaucoup d’enfants dans la rue, le Mali connaissait déjà un nombre important d’enfants hors école. C’est pourquoi, en 2004, à la suite d’une étude, la fondation Strome a décidé d’offrir des opportunités à ces enfants pour aller à l’école ou pouvoir y retourner », explique Monsieur Mamadou Kanté, Directeur national adjoint de l’Enseignement fondamental.

Étape essentielle à la construction de l’adulte de demain, l’école est devenue la cible privilégiée des extrémistes de tous bords. La crise, qui a entraîné la fermeture de plusieurs écoles, estimées à 926 en juin 2019, a amené les autorités à développer la stratégie des Centres de stratégies de scolarisation accélérée (CSSA), dans les zones où des groupes extrémistes s’en sont pris aux  symboles de l’État, afin que les enfants continuent d’aller à l’école. Ainsi, « sous la houlette de l’État, plusieurs partenaires ont créé des structures alternatives », ajoute M. Kanté. Cette stratégie consiste à recruter les enfants âgés de 8 à 12 ans au sein d’un centre où ils reçoivent un « programme condensé des 3 premières classes durant 7 à 8 mois. Ils sont ensuite réinsérés dans le système classique en fonction de leurs résultats ».

Un programme dans lequel s’inscrit l’association Programme intégré pour le Développement (APIDEV), à travers le Programme d’appui à la scolarisation des enfants vulnérables (PASEV), depuis quelques années. Dans sa zone d’intervention, les cercles de Bandiagara et Koro dans la région de Mopti, outre la scolarisation des enfants vulnérables, les autres besoins pris en charge sont les cantines scolaires, la fourniture des matériels didactiques et le transport des enfants dans les centres d’examens. Malgré des résultats importants, comme  la réinsertion dans le système scolaire de 7 884 enfants au cours de l’exercice précédent, l’organisation doit faire face à des difficultés comme « l’insuffisance et la mauvaise qualité des structures d’accueil, des matériels didactiques et des enseignants, le déplacement massif des enfants suite à la dégradation de la situation sécuritaire et l’absence d’extraits de naissance pour certains », explique M. Souleymane N’Diaye, responsable de l’ONG.

Financer la réinsertion

Depuis 2012, l’État a institué par lettre circulaire le recrutement des enfants scolarisés déplacés dans leurs lieux de résidence dans les classes correspondantes, sur simple demande des parents. Ainsi, les élèves en classe d’examen déplacés vers des lieux plus sûrs sont pris en charge par les autorités, notamment dans la région de Koulikoro. Mais ces mesures alternatives ne peuvent être que transitoires, car le vrai défi reste la réouverture des classes, selon les acteurs. Parce qu’à chaque fois que des écoles sont fermées, non seulement c’est le droit à l’éducation qui est violé, mais « ces enfants deviennent aussi des proies faciles », relève M. Harouna Samaké, chef de division à la Direction de la promotion de l’enfant et de la famille.

Chargée d’assurer une synergie d’action entre les acteurs, la direction a aussi la responsabilité d’élaborer la politique de protection et de définir les besoins dans le cadre du plan de réponse humanitaire. Mais l’efficacité de la politique dépend aussi  de « l’arsenal juridique, qui est l’un des outils de la prévention », ajoute M. Samaké. Le sous-financement du secteur et l’adaptation des formations de réinsertion sont aussi des défis majeurs.

Journal du mali