La mise en liberté de Amadou Aya Sanogo et ses comparses poursuivis pour avoir enlevé, exécuté et enterré dans une fosse commune 21 bérets rouges à Diago, au motif qu’ils avaient participé à un contre coup d’Etat en mai 2012, inquiète les organisations de défense des droits de l’homme au Mali et à l’échelle mondiale. Elles redoutent que ce qui est présenté comme  » une liberté provisoire  » ne se transforme en liberté définitive.

 

Cette crainte, partagée par un grand nombre de nos concitoyens, découle de ce qu’en plus de six ans, la procédure ouverte contre eux pour  » enlèvement, assassinat et recel de cadavres  » n’a pu aboutir à un jugement. Bien que les faits soient établis, avérés, connus de tous les Maliens et en dehors du Mali. Une audience ouverte en décembre 2016 devant les Assises à Sikasso a été renvoyée à une session ultérieure notamment pour  » respecter les droits de la défense « . Plus de trois ans après, le dossier resurgit à la Chambre d’accusation qui prononce la libération des accusés sans les assujétir à un contrôle judiciaire. Ce dont s’est réjoui l’un de leurs conseils. Troublant non ?

Il s’y ajoute que l’audience au cours de laquelle cette libération a été annoncée s’est jouée préalablement sur la place publique, donnant le fâcheux sentiment que la Chambre d’accusation a entériné une décision gouvernementale.

En effet, le ministre porte-parole du gouvernement se fend d’un tweet pour informer que l’audience programmée pour le 13 janvier est reportée en raison de  » contraintes majeures liées à la préservation de l’ordre public et de la cohésion au sein des forces armées mobilisées pour la défense de la patrie « . De quoi se mêle-t-il ? Ou bien est-il aussi le porte-parole de la justice malienne pour prendre en charge sa communication sur un sujet aussi sensible ?

Lui emboîtant le pas, le ministre de la Justice luimême, le très respecté Malick Coulibaly, monte au créneau (les antennes de l’ORTM) pour dévoiler un plan concocté par sa docte personne avec l’assentiment du président IBK : Sanogo et sa bande peuvent recouvrer la liberté en échange «d’indemnisations» pour les ayants-droit des  » bérets rouges disparus « .

Ils sont, en effet, libres depuis le 28 janvier 2020. Voilà qui a fait dire aux défenseurs des droits humains que la politique a pris le pas sur la justice et qu’il y a un gros risque que  » toute poursuite soit abandonnée  » sous le couvert de la loi d’entente nationale en place depuis le 2 août 2019. Celle-là ne s’appliquant aux seules personnes poursuivies pour  » crimes contre l’humanité, crimes de guerre et viols « . Si tel devait être le cas, le Mali en sortirait plus affaibli et plus discrédité.

Plus affaibli parce que cette nouvelle prime à l’impunité – après l’absolution accordée aux ex-rebelles kidalois – pourrait être perçue par ses bénéficiaires comme un encouragement à «remettre ça» à la première occasion. Ou à d’autres pour suivre leur mauvais exemple, assurés d’avance qu’ils ne seront pas punis. Les militaires maliens sont loin d’avoir le moral au niveau souhaitable même si de substantiels efforts ont été fournis pour améliorer leur ordinaire et celui de leurs familles. Aussi ce qui a poussé Amadou Aya Sanogo et ses complices à rompre les rangs, renverser les institutions républicaines, plonger le pays dans le chaos et instaurer un régime de terreur et de pillage peut se produire de nouveau.

Plus discrédité parce que notre pays aura démontré, une fois de plus, son incapacité tragique à se doter de l’Etat de droit revendiqué par sa Constitution et à garantir les droits des victimes à la justice et à la vérité, conformément à ses propres lois et à ses engagements internationaux.

Saouti HAIDARA

Source : l’Indépendant