Le défenseur des droits de l’homme, Gaëten Mootoo s’est tué au travail, le 25 mai 2018, mort dans son bureau d’Amnesty International à Paris, alors qu’il préparait une mission sur le Mali. Celui qui a été appelé « l’Africain d’Amnesty international », est bien connu dans le milieu politique, des victimes et des organisations de défense et de protection des droits de l’homme au Mali.

Tibilé Dramé, un ancien exilé politique du Mali des années 80 a fait ses premiers pas dans l’organisation de défense des droits de l’homme, Amnesty International en même temps que Gaëten Mootoo. Il se souvient de cette époque du passé, mais aussi du travail de fourmi récemment mené par Amnesty International sous son égide, lorsqu’un coup d’Etat en mars 2012, a plongé le Mali dans une crise sévère, avec des atteintes graves aux droits de l’homme.
C’est la disparition à l’âge de 66 ans d’un investigateur hors pair au service de droits humains, en Afrique de l’Ouest, notamment, qui a consacré tout son temps à Amnesty International, depuis 32 ans. C’est grâce à Gaëten Mootoo que nombre de crimes d’État et d’injustices ont été connus. Les obsèques de ce grand défenseur des droits humains ont lieu ce lundi à 13h30 au Père-Lachaise à Paris.
Mission ratée au Mali
Le président de la Commission nationale des Droits de l’Homme, Malick Coulibaly a peu connu le regretté Mootoo, qu’il a rencontré quand il était garde des Sceaux. « Je l’ai reçu deux fois pour discuter de la situation des droits de l’homme au Mali. Je le trouvais intrépide et perspicace. Je devrais le recevoir le lendemain de son arrivée à Bamako. Nous devrions parler du droit à l’éducation. Dieu en a décidé autrement », nous témoigne le président de la CNDH Malick Coulibaly.
Me Kadidia Sangaré Coulibaly, a connu le défenseur des droits de l’homme qu’était Mootoo : « J’ai rencontré quelques fois Gaëten, lors de ses missions au Mali. Je sais qu’il est un grand défenseur des droits de l’homme », nous témoigne Me Kadidia Sangaré Coulibaly, Ministre des Droits de l’Homme, avant de souhaiter que son âme repose en paix.
C’est depuis plus de 25 ans que le Directeur de la Division Droits de l’homme et de la Protection de la Minusma et représentant du Commissaire des Nations-Unies aux Droits de l’Homme, Guillaume Ngefa, connait Gaëten Mootoo, comme « victime et un des acteurs des droits de l’homme en Afrique », nous témoigne le défenseur des droits de l’homme. « Un apôtre des droits de l’homme dont l’action a permis d’exposer la vérité cachée de la répression formelle et informelle des acteurs étatiques et non étatiques au profit des sans voix et de nombreuses victimes en Afrique. J’ai particulièrement eu à collaborer avec lui dans des situations post-conflits aussi bien en Côte d’Ivoire qu’au Mali. Je l’ai reçu en séances de travail lors de chacune de ses missions. A deux jours de sa mort, nous avons échangé sur sa mission au Mali, notamment à Gao, mission qu’il n’entreprendra jamais …Gaëtan a effectivement contribué, par ses rapports fouillés, à faire avancer la cause des droits de l’homme en Afrique », a déclaré Guillaume Ngefa
Mort au travail ?
« Gaëtan se disait-il parfois fatigué, mais en ne faisant rien pour se reposer, enchaînant mission après l’autre, partant sans cesse sur le terrain. Si tout suicide a sa part irréductible de mystère, c’est bien du côté du travail qu’il faut chercher la clé de celui-ci : de la charge de travail, des conditions de travail, de la souffrance au travail.
Dans un mot qu’il avait pris soin d’imprimer avant d’y ajouter quelques lignes manuscrites, Gaëtan Mootoo l’a lui-même écrit. Se retrouvant seul depuis une réorganisation interne de 2014, il y explique avoir fait une demande d’aide qui n’a pas été suivie d’effet », rapporte Mediapart dans un article du 8 juin 2018.
Affirmant qu’il aime ce qu’il fait et qu’il voudrait le faire correctement mais qu’il sent ne plus pouvoir continuer de cette façon, il écrit : « D’où ma décision ». C’est peu dire que Gaëtan s’est littéralement tué au travail, poursuit Mediapart. À Amnesty, que ce soit à Londres, siège du secrétariat général dont il dépendait, qu’à Paris, où la section française l’hébergeait, le choc est immense comme en témoigne ici le directeur général de la section de Belgique francophone, Philippe Hensmans. Deux enquêtes internes ont d’ores et déjà été annoncées, l’une internationale, l’autre française, pour faire toute la lumière sur ce suicide et en tirer des enseignements.
Dans une lettre à sa veuve Martyne, Salil Shetty, le secrétaire général d’Amnesty International, affirme sa « détermination personnelle à ce que notre propre organisation ainsi que l’ensemble du mouvement Amnesty tirent toutes les leçons de cette tragédie ». Face à un événement sans précédent dans l’histoire de l’ONG pionnière dans la défense internationale des droits humains, des salariés, actuels ou passés, de l’organisation humanitaire expriment, dans une adresse collective au bureau international d’Amnesty, leur exigence que « les faits entourant sa mort soient précisément rapportés » : « Amnesty International devrait aborder cette tragédie avec la même honnêteté et intégrité qu’il exige des gouvernements dans le monde entier ». Les victimes politiques et civiles des crises qu’ont connues nombre de pays d’Afrique de l’Ouest, occasionnant de graves violations des droits humains, reconnaissent à Gaëten Mootoo un engagement sans limite. Il en est ainsi de la Guinée Conakry sous les régimes de Lassana Conté et du capitaine Dadis Camara, notamment avec les événements du 28 septembre 2009 ; du Togo sous le régime autoritaire d’Eyadema ou de la Côte d’Ivoire avec ses crises et conflits de l’après-Houphouët ; du Burkina Faso avec l’affaire Norbert Zongo et l’insurrection populaire de 2014, le Sénégal avec le conflit casamançais et les crises politiques qui ont précédé l’alternance politique de 2000, et le Mali avec la crise politique et sécuritaire de 2012 ; le Tchad sous le règne d’Hissène Habré.
Ses deux derniers rapports ont concerné la zone du Sahel où l’armée française est en guerre avec l’Opération Barkane, dont un, en avril 2018, concerne le Mali avec la découverte d’un charnier et l’aggravation de la crise sécuritaire ; et l’autre, de la mi-mai, concerne le Niger avec l’expulsion de plus de cent Soudanais vers la Libye où ils risquent de graves abus, y compris la torture, a rappelé Mediapart.
B. Daou