Vendredi 7 décembre 2018, Human Right Watch, une organisation internationale de défense des droits de l’Homme, a publié un rapport accablant sur la situation sécuritaire dans le centre du Mali et notamment les exactions voire les bavures commises notamment par les milices d’autodéfense. Le rapport tient en grande partie les autorités étatiques comme témoins et les invite à s’assumer. Il prend à témoin les autres organisations de protection de la dignité humaine pour qu’elles exigent que réparation soit faite.

La situation dans le centre du Mali dépasse l’entendement et nous fait vivre dans un nouvel Afghanistan, celui du Mali. Le centre du Mali, notamment la région de Mopti est aujourd’hui pire que le Nord du pays. Dans cette dernière zone, si ce sont les terroristes qui dictent leurs lois et mènent des attaques contre les groupes armés présents ou les fonctionnaires, au centre, nous assistons à une guerre communautaire. Les Dogons et les Bambaras qui sont traditionnellement des agriculteurs et les Peuls qui ont une culture pastorale habitent cette zone depuis la nuit des temps. Même si leur cohabitation n’a jamais été aussi paisible à cause des disputes autour de la possession des terres ou l’accès aux sources d’eau, il faudrait remarquer que les différends ont toujours été résolus de façon pacifique.

Cette forme de cohabitation reste de nos jours un idéal dans cette zone où on assiste à ce qu’on pourrait appeler une « ethnicide ». « Alors que les groupes islamistes armés prolifèrent dans la région de Mopti, dans le centre du Mali, les violences communautaires ont, en 2018, tué plus de 200 civils, chassé de chez elles des milliers de personnes, détruit les moyens de subsistance et provoqué la généralisation de la famine », déplore Human Right Watch (HRW) dans son rapport qui s’intitule :

«Avant, nous étions des frères » : Exactions commises par des groupes d’autodéfense dans le centre du Mali.

Les principales victimes de cette atrocité constituent, aux dires de cette organisation humanitaire, les Peuls visés par les groupes d’« autodéfense » Dogons et Bambaras.

La cause de ces atrocités

Comme explication trouvée à ces bavures, HRW indique que les victimes sont accusées de soutenir des islamistes armés en lien avec Al-Qaida. La chose la plus regrettable dans cette situation, note HRW, est que toutes les communautés laissent tomber la responsabilité sur les forces de sécurité malienne qu’elles accusent de ne pas leur assurer une protection convenable. « En 2018, la violence a atteint un niveau alarmant », déplore le HRW avant de préciser que les groupes islamistes armés ayant effectué leur montée vers le centre du Mali ont commis plusieurs exactions contre des fonctionnaires de l’État, mais ont contraint également des civils à se rallier à leur vision. C’est dans cette optique qu’il explique : « Les groupes islamistes armés ont axé leurs efforts de recrutement sur la communauté peule en exploitant les frustrations liées à l’augmentation du banditisme, à la corruption du gouvernement et aux tensions concernant les terres et les sources d’eau. »

Aux dires de cette organisation de protection des droits de l’homme, c’est ce recrutement des Peuls par les islamistes, ajouté à une faible présence des forces de sécurité malienne, qui est à l’origine de l’aggravation de la situation entre ceux-ci et les Bambaras et les Dogons dans la zone. Une situation qui a amené à l’idée d’auto protection à travers la création de groupes d’autodéfense. Grâce à l’accès facile aux armes d’assaut militaires et aux armes à feu, ces groupes disent ainsi avoir pris en main leur sécurité ainsi que celle de toute leur communauté.

Que d’exactions commises par les groupes d’autodéfense

« Des Peuls, parmi lesquels des dirigeants, assurent que les groupes d’autodéfense bambaras et Dogons ont utilisé la lutte contre les islamistes armés comme un prétexte pour expulser les Peuls des terres fertiles et de valeur et pour prendre part à des actes de banditisme », lit-on dans le rapport. C’est cette situation qui a d’ailleurs amené plusieurs Peuls à rejoindre les groupes islamistes, explique HRW. Il ressort des enquêtes menées dans 42 villages, que 202 civils ont été victimes de ces atrocités. Des attaques qui ont toujours été accompagnées de pillages, de destruction ou d’incendie de maison, voire de vol de troupeaux, explique-t-on dans ledit rapport.

Dans ce même document, on peut se rendre compte que 26 attaques ont ciblé des villages peuls. Des attaques conduites par des groupes d’autodéfense bambaras et Dogons, précise le rapport. Aux dires de HRW, au moment de la rédaction de ce rapport, environ 50 villageois peuls, dont des enfants, étaient encore portés disparus.

Outre le cas des Peuls, le rapport recense également 16 attaques ayant coûté la vie à 46 Dogons. Ces atrocités ont eu des répercussions sur la vie économique de cette zone dans la mesure où chaque communauté empêchait l’autre d’exercer les activités lui permettant de subvenir à ses besoins, voire les détruire, déplore HRW. Une situation qui a provoqué le départ de beaucoup de villageois de ces localités.

La responsabilité du gouvernement du Mali

« Le gouvernement malien n’a pas honoré les promesses faites début 2018 de mener des enquêtes pénales relatives aux allégations de crimes graves, de protéger les communautés vulnérables contre la violence communautaire et de désarmer les groupes d’autodéfense auteurs d’abus », lit-on dans ce rapport. La mesure interdisant la circulation à moto dans ces zones n’a pas été appliquée de façon impartiale, car des témoins disent avoir constaté le déplacement de groupes d’autodéfense Dogons et Bambaras munis d’armes sans être inquiété, remarque HRW.

Des allégations accusent les forces de sécurité maliennes de soutenir des milices en les armant, indique HRW en précisant qu’il n’a pas pu vérifier de telles allégations. Human Right Watch mentionne dans ce rapport que bien vrai que des fonctionnaires du ministère de la Défense disent reconnaitre la gravité de la situation, peu d’enquêtes et de poursuites ont été menées. Ce qui peut encourager l’impunité, constate HRW.

Que faut-il faire ?

HRW recommande alors au gouvernement du Mali de mener des enquêtes impartiales et d’effectuer des poursuites contre les coupables de ces bavures. « Human Rights Watch exhorte le gouvernement du Président Ibrahim Boubacar Keita, élu pour un deuxième mandat en août 2018, à se pencher sans délai sur les violences communautaires dont le présent rapport rend compte », lit-on dans le rapport. Pour ce faire, HRW suggère la création « d’une commission chargée d’obtenir des informations sur le sort des civils portés disparus lors des attaques communautaires. » Il recommande également l’organisation des patrouilles afin de venir rapidement au secours des populations vulnérables victimes d’attaques. Outre cela, le rapport recommande au Parlement la mise en place d’une « commission d’enquête sur les origines de la prolifération des armes dans le pays. » Aux partenaires internationaux, le rapport recommande de faire pression sur le gouvernement du Mali pour que des poursuites soient lancées contre les auteurs de ces drames.

Le 20 novembre dernier était publié le rapport de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) et l’Association Malienne des Droits de l’Homme (AMDH) sur la même zone du Mali. Ce rapport a créé assez de déliements des langues, notamment du côté des autorités étatiques du Mali qui se plaignaient de ne pas être impliquées dans l’élaboration de son contenu. Ce rapport faisait également état de plusieurs exactions commises dans les régions de Mopti et dont les principaux responsables seraient également les milices créées à cause de l’irresponsabilité de l’État. Tous ces deux rapports disent pratiquement la même chose sur la même zone. Toute chose qui montre l’urgence d’agir, au lieu de se cacher derrière des dénégations.

Fousseni TOGOLA

Source: Le Pays