« Il faut lutter contre le dérèglement démocratique »

L’ancien diplomate Pierre Buhler s’inquiète, dans une tribune au « Monde », de l’accélération du recul de la démocratie à l’échelle mondiale. La mobilisation est nécessaire, particulièrement à l’échelle européenne, pour préserver nos valeurs et nos libertés.

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Avec cette formule, Jacques Chirac avait dénoncé, en 2002, notre indifférence au dérèglement climatique. La même réflexion vaut pour un autre dérèglement, celui qui menace la démocratie dans le monde. Elle n’a cessé de régresser depuis près de deux décennies.

Dans l’euphorie d’un apparent triomphe des valeurs démocratiques, la fin de la guerre froide avait ouvert un âge d’or. Les nations libérées du joug communiste s’y étaient ralliées, suivies par d’autres pays – 70, au total. Communiant dans l’exaltation de la mondialisation et du « doux commerce », un Occident sûr de lui s’était convaincu que l’enrichissement qui en résultait amènerait immanquablement de nouveaux Etats vers le modèle libéral. Cette illusion a été longtemps entretenue par les quelques espaces de liberté consentis dans les régimes autoritaires, qu’il s’agisse de la Chine ou de la Russie. Certains s’obstinaient même à discerner dans le président russe Dmitri Medvedev, de 2008 à 2012, une figure de « réformateur ».

Mais la courbe s’est inversée entre 2005 et 2010, amenant à une centaine le nombre de pays en régression démocratique, selon les conclusions concordantes de deux institutions indépendantes, Freedom House et V-Dem, qui font autorité pour observer l’état de la démocratie à travers le monde. Durant la décennie écoulée, le nombre de dictatures est ainsi passé de vingt à trente, selon le dernier rapport de V-Dem, dont cinq durant la seule année 2021, amenant le secrétaire général de l’ONU à déplorer une « épidémie de coups d’Etat ». Un quart de l’humanité vit aujourd’hui sous une dictature, tandis que le groupe des autocraties électorales compte 60 pays, 44 % de la population mondiale. Les démocraties libérales ne sont plus que 34, les 55 Etats se bornant à respecter les formes électorales constituant le dernier groupe.

Utilisation massive de la désinformation

Le paysage s’est transformé au cours des dix dernières années avec une polarisation délibérée des sociétés dans quelque 40 pays, comme on l’a vu sous Trump aux Etats-Unis et au Brésil sous Bolsonaro. Une utilisation massive de la désinformation a eu cours, tant dans l’espace public interne que comme arme des relations internationales.

Même les régimes démocratiques les plus établis sont exposés à des crises de représentation qui nourrissent le populisme, les pulsions nationalistes, les dynamiques de radicalisation et de montée des extrémismes. L’Union européenne est également en proie à ces dérives : six Etats membres étaient en 2021, selon V-Dem, sur une pente de régression démocratique. La Hongrie et la Pologne s’y distinguent par la violation assumée de certaines dispositions des traités et ignorent les injonctions de la Commission européenne. Deux formations se sont invitées, en septembre, dans ce paysage volatil, les Démocrates de Suède, qui ont dicté leur programme au gouvernement conservateur, et les Frères d’Italie, à la tête d’une coalition d’extrême droite.

Source: Le Monde

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