Nicolas Normand: «Pourquoi nombre de pays africains ne se sentent pas concernés par le sort de l’Ukraine »

ENTRETIEN – Le 20 juin, Volodymyr Zelensky s’est adressé aux membres de l’Union africaine avec l’espoir de mobiliser l’Afrique derrière son pays. Mais la rhétorique ukrainienne touche peu ces pays marqués, notamment, par un fort sentiment anti-occidental, explique l’ancien ambassadeur Nicolas Normand.

 

Nicolas Normand a été ambassadeur de France au Mali de 2002 à 2006, au Congo, au Sénégal et en Gambie. Il est l’auteur du Grand Livre de l’Afrique, Ed. Eyrolles, 2018 édition mise à jour en juin 2022.

LE FIGARO. – Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, s’est adressé à huis clos, lundi 20 juin, aux membres de l’Union africaine avec l’espoir de mobiliser l’Afrique derrière son pays. Quatre chefs d’État seulement l’ont suivi en direct. Sa démarche est-elle vouée à l’échec ?

Nicolas NORMAND.- Oui, on peut parler d’échec car les arguments de Zelensky ne pouvaient guère porter auprès des dirigeants africains: L’Afrique ne se sent pas «prise en otage» comme l’affirme Zelensky. En effet la Russie ne cherche pas véritablement à utiliser les conséquences négatives de sa guerre pour faire pression sur les pays africains afin qu’ils demandent la levée des sanctions sur la Russie, comme l’indique Zelensky. Or cela ne correspond pas aux positions des pays africains (un seul pays africain a voté contre la condamnation de la Russie: l’Erythrée).

En insistant très fortement sur la dépendance alimentaire de l’Afrique aux importations de l’Ukraine (renchéries ou bloquées), Zelensky ne peut que soulever un élément irritant et humiliant pour les pays africains: leur non-autosuffisance alimentaire, malgré 17 % de la population mondiale sur 22 % de la surface immergée et les plus grandes réserves de terres non cultivées.

L’argument de Zelensky selon lequel la Russie veut «coloniser» l’Ukraine et même «esclavagiser» les Ukrainiens ne porte pas car le contexte historique, géographique, racialiste est tellement différent de la colonisation européenne de l’Afrique qui est ainsi «banalisée».

Enfin, l’Ukraine ayant été fondée comme État souverain moderne qu’en fin 1991 avec l’éclatement de l’URSS assimilé à la Russie, ce pays ne peut que difficilement évoquer une mémoire ou des liens historiques, qui sont bien réels avec la Russie. L’Ukraine semble soudainement «découvrir» l’Afrique avec les annonces de Zelensky d’un délégué spécial pour l’Afrique et même d’un futur sommet Ukraine-Afrique.

Il aurait été selon moi plus efficace d’évoquer plutôt la question du respect de la souveraineté, le combat contre l’ingérence, insister sur le caractère injuste de l’agression russe, des thèmes plus sensibles aux Africains.

Comment expliquer la réticence d’un certain nombre de pays africains à soutenir explicitement l’Ukraine ?

Les pays africains n’ont pas de politique étrangère globale, mais des relations entre eux et avec leurs principaux partenaires. L’Ukraine n’appartient à aucune de ces 2 catégories. Donc la question de l’Ukraine ne les concerne pas beaucoup et ils s’étonnent même que ce sujet monopolise autant les médias européens alors qu’ils ont le sentiment que leurs propres conflits sont assez ignorés.

Ils ont été aussi très irrités du sort fait aux réfugiés africains venant d’Ukraine, triés et rejetés par les pays européens alliés de l’Ukraine, contrairement aux Ukrainiens.

Ces pays se sentent-ils étrangers à ce conflit ? Faut-il y voir aussi une forme d’anti-occidentalisme ?

L’anti occidentalisme est très répandu et fort dans de nombreux pays africains, surtout dans les anciennes colonies françaises d’Afrique de l’Ouest. Les chefs d’État sont accusés d’être des valets de la France et de l’Occident et cherchent donc s’en démarquer (ceci explique la position du président Macky Sall du Sénégal). La propagande russe alimente ce sentiment sur les réseaux sociaux.

Base militaire, vente d’armes, présence de mercenaires… Depuis quelques années, la Russie s’applique à étendre sa présence sur le continent africain. En récolte-t-elle les fruits aujourd’hui ?

Ce sont les bases militaires françaises qui attirent l’attention et le ressentiment de même que la visibilité française (Franc CFA, déclarations intempestives des autorités françaises …). À l’inverse, la Russie bénéficie de son invisibilité. Réagissant au rejet de la présence française, que la Russie amplifie par une véritable guerre informationnelle anti-française et anti-occidentale sur les réseaux sociaux sur base de fausses nouvelles, théories complotistes et montages vidéo accusant la France et l’Occident d’appuyer les terroristes et de piller l’Afrique, la Russie revient dans quelques pays d’Afrique: RCA, Mali et Soudan principalement. Elle apporte ses mercenaires qui, contre forte rémunération, soutiennent des autorités menacées par des rébellions ou des coups d’État.

La communication de la Russie en Afrique subsaharienne et au Sahel est aussi très présente..

La Russie tire peu de profit économique de l’Afrique, quoique la Russie soit son principal fournisseur d’armement. Le profit recherché est surtout politique: contrer les pays occidentaux en minimisant les dépenses. L’axe anti-occidental est, au moins depuis 2014, un élément structurant de la politique extérieur russe. L’Afrique en tant que telle n’intéresse guère la Russie qui y voit plutôt le terrain privilégié d’attaque de la présence et de l’influence occidentale. Les réseaux sociaux sont très influents sur la partie alphabétisée de la population et la partie des classes moyennes peu éduquées. La Russie est passée maître dans leur utilisation et ne rencontre aucune opposition ou réponse occidentale ou gouvernementale sur ce terrain.

Source: Le Figaro.fr

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